DE L'EVANGELISATION AU PREMIER ETAT CHRETIEN

I. LES "ARMENIES"

La tradition rapportée par les historiens arméniens du Ve siècle conforta longtemps l'idée de l'évangélisation du peuple arménien dans les frontières d'un royaume étendu à toutes les terres arméniennes. Le pays ne connut pourtant jamais une pareille unité, mais au contraire une mosaïque d'entités politiques dont la plupart ne relevaient pas ou plus de la juridiction de l'Eglise d'Arménie. Les autorités romaines distinguaient trois grands ensembles politiques en Arménie : la Grande Arménie, la Petite Arménie et les " autres Arménies " ou principautés autonomes dites satrapies.

Située sur la rive occidentale de l'Euphrate, la Petite Arménie (Armenia minor) était la plus ancienne principauté arménienne [1]. Définitivement annexée à l'empire byzantin sous le règne de Vespasien [2], elle fut tout d'abord incorporée à la Cappadoce, érigée en province romaine par Doclétien, puis réorganisée en Armenia prima et Armenia secunda sous le règne de Théodose Ier. Son unité administrative prit fin lorsque Justinien - par une novelle du 18 mars 536 - réorganisa en quatre provinces l'ensemble des terres arméniennes de l'empire. Intégrée à l'empire byzantin depuis plus de deux siècles lors de la publication de l'édit de Milan, la Petite Arménie relevait de la juridiction de l'Eglise de Constantinople.

La Grande Arménie (Armenia magna) ou Arménie intérieure (Armenia interior) constituait la majeure partie des terres arméniennes. Erigée en royaume au début du IIe siècle avant notre ère [3], la partition négociée vers 387 entre l'empereur Théodose et le souverain sassanide Châhpouhr III mit brutalement fin à l'unité du royaume arménien. L'empire romain renonçait à son protectorat sur les quatre cinquièmes de la Grande Arménie et ne se contentait plus que des provinces les plus occidentales, qui furent annexées quelques années plus tard et qui conservèrent l'appellation d'Armenia magna ou d'Armenia interior comme pars pro toto. La Perse étendait quant à elle sa domination à la majeure partie du royaume arménien sur laquelle continuèrent de régner les souverains arsacides jusqu'à l'abolition de la royauté arménienne en 428, et qui fut ensuite administrée - sous le nom de " Persarménie " - par des gouverneurs (marzpan) dont la plupart étaient des princes locaux. Le traité de 591 entre l'empereur Maurice et Khousrô II permit à l'empire romain d'étendre ses frontières à de nouveaux cantons de Persarménie, et conforta définitivement l'annexion partagée de la Grande Arménie. La partie de la Grande Arménie annexée à l'empire byzantin en 387 et 591 fut rattachée à la juridiction de l'Eglise grecque. L'Eglise d'Arménie ne put se maintenir qu'en Persarménie, qui abritait alors le siège catholicossal et qui ne faisait guère craindre un rattachement à l'Eglise de Perse dont la reconnaissance tardive par les souverains sassanides (410) ne lui permettait pas de concurrencer le zoroastrisme, seule religion officielle. De 428 à 444, la Persarménie fut néanmoins placée sous l'autorité d'antipatriarches syriaques désignés par la cour de Perse.

Entre le Tigre et l'Euphrate, à la frontière méridionale du royaume arménien, les " autres Arménies " - petites principautés autonomes dites satrapies - oscillaient entre les puissances régionales [4]. En 297, le souverain sassanide Narsê fut contraint de céder aux Romains la haute vallée du Tigre, comprenant - outre la Sophène et l'Ingilène prises à l'empire romain cinquante ans plus tôt - l'Arzanène, la Corduène et la Zabdicène. L'ampleur des pertes fut néanmoins limitée puisque l'empereur Jovien accepta, lors de la paix désastreuse de 363, de rétrocéder les trois dernières. L'empire romain disposait à cette date des quatre parties de l'antique Sophène - la petite Sophène, la Sophanène, l'Ingilène et l'Anzitène [5] - auxquelles s'ajoutèrent dès 377 les toutes nouvelles principautés d'Asthianène et de Balabitène[6] Incorporées à l'empire, ces satrapies impériales entrèrent sous la juridiction de l'Eglise de Constantinople [7], bien qu'elles jouirent d'une large autonomie dans leur organisation interne [8] jusqu'à la publication de la novelle de Justinien du 18 mars 536 qui les fondit en une quatrième province arménienne (Armenia quarta). La Perse sassanide conservait quant à elle les satrapies orientales - l'Arzanène, la Corduène et la Zabdicène [9] - que leurs princes continuèrent d'administrer en adoptant une politique ambiguë de double appartenance juridictionnelle à l'Eglise d'Arménie et à l'Eglise de Perse [10].

II. L'EVANGELISATION DES ARMENIENS

Les sources arméniennes sur l'évangélisation de l'Arménie remontent à la seconde moitié du Ve siècle, après l'invention de l'alphabet arménien par saint Mesrob Mastoc'. La source la plus ancienne qui servit de fondement à la tradition de l'Eglise d'Arménie, est un cycle de récits attribué à Agathange et intitulé Histoire de l'Arménie. Le nom grec de l'auteur signifie " porteur de la bonne nouvelle ". D'après lui, saint Grégoire l'Illuminateur, venu de Cappadoce, aurait évangélisé l'Arménie au début du IVe siècle. Après la conversion du roi Tiridate et de la cour arsacide, Grégoire reçut l'ordination épiscopale à Césarée de Cappadoce par l'évêque Léonce durant une assemblée d'évêques. Son retour en Arménie fut suivi du baptême du peuple arménien. Ce fut lui qui organisa la hiérarchie de l'Eglise d'Arménie et ce fut également durant son épiscopat que l'Eglise d'Arménie reçut les canons du premier concile œcuménique, apportés en Arménie par son fils Aristakes qui avait participé au concile de Nicée. Bien que certains aspects historiques de l'œuvre d'Agathange posent des problèmes d'authenticité, on ne peut lui nier toute historicité. L'authenticité d'un concile réuni en 314 à Césarée en présence de l'évêque Léonce est attestée. La participation, en 325, du fils de saint Grégoire l'Illuminateur, Aristakes, au concile de Nicée, est également attestée par les actes conciliaires. Néanmoins, " l'Arménie " dont parle Agathange ne saurait correspondre à la totalité du territoire arménien de l'époque. Selon toute probabilité, seule la partie septentrionale de la Grande Arménie fut évangélisée par saint Grégoire l'Illuminateur. Dans le sud de la Grande Arménie et dans les satrapies, d'anciennes et importantes communautés chrétiennes étaient nées de l'évangélisation par les Syriens, peut-être dès le Ier siècle. Selon la tradition même de l'Eglise d'Arménie, le premier évangélisateur de l'Arménie fut l'apôtre Thadée, dont les Actes sont identifiés par Garsoian, Ter Minaseanc' et Peeters, aux Actes et à la Doctrine syriaque de la prédication d'Addée à la cour du souverain d'Edesse.

La coexistence des traditions cappadocienne au nord et antiochienne au sud, ne fut pas sans susciter une certaine rivalité entre la maison sacerdotale de saint Grégoire, tournée vers l'hellénisme cappadocien, et celle de l'évêque Albianos de Manazkert, à qui saint Grégoire avait confié la juridiction des terres longeant l'Euphrate et de la cour royale de Tiridate. La famille et les descendants d'Albianos, qui remplacèrent plus tard les descendants de saint Grégoire sur le siège patriarcal, étaient originaires de Manazkert, région située au sud de la Grande Arménie et tournée vers la tradition syriaque. On sait également que l'ancien centre chrétien d'Astisat de Taron s'opposait plus ou moins ouvertement à la tradition cappadocienne apportée par saint Grégoire l'Illuminateur dans la partie septentrionale du pays. Il faudra attendre la réception du concile de Constantinople (381) pour que la tradition cappadocienne apportée par saint Grégoire l'Illuminateur soit définitivement confortée. La tradition en provenance d'Edesse et d'Antioche, qui était donc fortement implantée dans les satrapies méridionales et jusque dans le centre de la Grande Arménie, prévalut dans l'orientation doctrinale de l'Eglise d'Arménie jusqu'au concile d'Ephèse (431), ainsi qu'en témoigne le Symbole d'Athanase. Tout au long du VIe siècle, l'Eglise d'Arménie sera confrontée à la forte présence diphysite - parfois nestorianisante - des moines syriens implantés sur les terres placées sous la juridiction du patriarcat arménien et qui jouissaient alors d'un important soutien politique et ecclésial dans la satrapies arméniennes méridonales.

III. L'ARMENIE, PREMIER ETAT CHRETIEN

Si l'évangélisation de la partie septentrionale de l'Arménie par saint Grégoire l'Illuminateur connut un tel succès malgré l'hostilité rencontrée en certaines régions, ce fut notamment en raison du soutien accordé par le souverain arménien Trdat III (252-330) et la cour royale, immédiatement après leur conversion. Ce soutien se traduisit notamment par un édit de proclamation de la foi chrétienne comme unique religion civilement reconnue. La date exacte du baptême de la famille royale et de l'édit de proclamation de la foi chrétienne - 301 selon la tradition - est incertaine et demeure controversée : si les différentes hypothèses avancent des dates comprises entre 219 et 314, deux des études traditionnelles les plus sérieuses proposaient l'une 314 (P. Anean, 1961), l'autre 294 (B. Mc Dermot, 1970). Néanmoins, de récents travaux permettent de penser que la conversion eut lieu entre 305 et 312, soit en 305-306 (R. Manaseryan), soit, plus probablement, en 311 (A. Mardirossian).

Quoi qu'il soit, le royaume arménien fut le tout premier Etat chrétien, passant sans transition des persécutions à l'adoption comme religion officielle, précédant de quelques années l'édit de tolérance de Constantin (313) et de plusieurs décennies l'édit de l'empereur Théodose portant adoption de la foi chrétienne dans l'empire romain (380).

NOTES

[1] La Petite Arménie acquit son indépendance à la faveur de la chute de l'empire achéménide (331) avant d'être vassalisée par le royaume de Grande Arménie un siècle et demi plus tard. L'expédition de Pompée contre l'empire arménien de Tigrane le Grand l'avait fait passer sous protectorat romain, dont elle ne devait plus s'affranchir que sporadiquement. Elle fut dès lors offerte à des princes clients de Rome jusqu'à son annexion définitive. Pompée lui-même l'offrit ainsi au tétrarque de Galatie, Deiodarius ; César en fit don à Ariobarzanes de Cappadoce, Caligula au prince de Thrace, Cottys, et Néron à Aristobule.
[2] La Petite Arménie avait été temporairement annexée sous l'empereur Tibère.
[3] Sous domination achéménide depuis Cyrus (557-529), puis macédonienne après la victoire d'Alexandre le Grand sur Darius III à la bataille d'Arbèles (331), la Grande Arménie n'acquit son indépendance que tardivement, lorsque le désastre de Magnésie (189) et le dictat romain d'Apamée (189) amenèrent le recul général de l'empire séleucide et permirent à Artaxias - satrape d'Arménie établi par Antochios le Grand - de proclamer son indépendance " en assumant le titre royal avec l'assentiment et sous la protection du Sénat romain ". Les souverains artaxiades surent préserver l'intégrité territoriale du royaume malgré d'inévitables variations de frontières, bien que l'expédition de Pompée ait contraint Tigrane le Grand à entrer dans la clientèle de Rome.
[4] Leur allégeance au royaume d'Arménie obtenue par Tigrane le Grand s'était rapidement relâchée suite au démembrement de l'empire arménien. La satrapie la plus occidentale, l'antique Sophène - qui se scindera progressivement en quatre principautés disctinctes (la petite Sophène, la Sophanène, l'Ingilène et l'Anzitène) - était passée sous protectorat romain tout comme la Petite Arménie, et s'était vue confiée par Pompée au roi de Cappadoce, Ariobarzane. Les satrapies plus à l'Est tentaient quant à elles de concilier leur nécessaire autonomie et la domination de fait de l'empire perse, qui tendait à se substituer à leur allégeance au royaume d'Arménie.
[5] La province de l'Anzitène - région centrale de l'antique Sophène - est mentionnée par des auteurs aussi divers que Strabon, Pline, Plutarque ou Ptolémée. L'émancipation de l'Antizène eut pour effet de couper en deux la Sophène, dont la partie orientale prit le nom de Sophanène. L'Ingilène fut érigée en principauté par Archak II au milieu du IVe siècle.
[6] L'Asthianène et la Balabitène étaient deux provinces du royaume d'Arménie situées à la frontière des satrapies assujetties à l'empire romain. Le traité de paix de 363 garantissait leur inviolabilité en cas de conflit. Lorsque la Perse déclara la guerre au royaume d'Arménie quelques années après seulement, l'empereur Valens exigea de Châhpouhr II qu'il se conformât au traité. Le souverain sassanide lui céda les deux provinces, qui furent alors comptées au nombre des satrapies impériales.
[7] L'assimilation complète par l'Eglise grecque des communautés arméniennes de l'empire répondait à l'objectif récurrent de leur désarménisation. Les motifs en étaient plus politiques plus que théologiques, puisque les controverses christologiques ne purent être invoquées à l'appui de la politique de désarménisation qu'après la révocation de l'Hénotikon, et surtout à partir du moment où l'Eglise d'Arménie se prononça sur la formulation chalcédonienne au début du VIIe siècle.
[8] Sur le statut antérieur à 536 des satrapies incorporées à l'empire, N. ADONTZ, Armenia in the period of Justinian, p. 85-89.
[9] La Moxoène et la Rehimène sont généralement ajoutées aux satrapies vassales de l'empire perse, portant leur nombre à cinq ; la première n'était toutefois qu'une partie de la Corduène, et la seconde, une partie de la Zabdicène.
[10] Aux Ve et VIe siècles, certains évêques des satrapies de mouvance perse " participèrent aux conciles de l'Eglise arménienne, tout en figurant simultanément dans la liste des suffragants des métropolites de Nisibe et d'Adiabène sanctionnée pour l'Eglise d'Orient par son concile de 410, et siégeant à leur suite aux conciles de Séleucie-Ctésiphon. " (N. GARSOIAN, L'Arménie, dans " Histoire du christianisme ", t. 3, Desclée, 1998, p.1128).

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