SUR LA PRIERE

de Siméon d'Erévan (1710-1780)


Né en 1710 à Erévan, Siméon fut successivement légat catholicossal auprès du patriarcat de Constantinople puis à Madras aux Indes. Il devint catholicos de tous les Arméniens en 1753. La ville patriarcale d'Etchmiadzine se trouvait alors dans l'empire perse, sous domination musulmane. Dès son éléction, il œuvra pour la restauration de l'autorité du saint-siège d'Etchmiadzine. Afin de combattre l'influence des missionnaires catholiques très agressifs dans toute l'Arménie du Caucase (Akhalkalak, Akhalkhitze), il réorganisa le séminaire patriarcal pour former une nouvelle génération de prêtres et fonde l'imprimerie du monastère d'Etchmiadzine afin de diffuser une littérature orthodoxe. Il entreprit une réforme liturgique pour unifier les différents rituels en usage dans les différentes régions d'Arménie et de la dispersion.Pour ce faire, il paracheva et fit éditer pour la première fois l'Ordo de l'Eglise d'Arménie, le Tonatsouyts, en 1772.
Historien autant que théologien, il est l'auteur de nombreux ouvrages dont une histoire de l'Eglise arménienne appelée Tchamper et d'un célèbre recueil d'exercices spirituels intitulé Livre de prières appelé occupations de l'âme, paru en 1772. Il restaura le monastère d'Etchmiadzine et entreprit de nouvelles constructions à l'intérieur de la nouvelle enceinte qu'il avait fait élever autour de la cathédrale patriarcale. Il mourut en 1780 au terme d'un pontificat marqué du sceau du renouveau spirirtuel. Il fut inhumé au monastère sainte Gaïaneh, à Etchmiadzine.
Dans le texte qui suit, Siméon rappelle l'importance et la nécessité de la prière personnelle dans la vie spirituelle du chrétien : il s'adresse tout particulièrement à ceux qui pensent pouvoir se contenter de leur présence aux célébrations liturgiques. S'il place la prière personnelle au-dessus de la prière collective, ce n'est pas par dédain de la liturgie ni de l'eucharistie, mais par souci de rappeler que la relation au Christ est une prière de tous les instants, possible et nécessaire en tout lieu et à tout moment pour vivre selon l'esprit.

Si tous les théologiens qui sont déjà venus ou à venir avaient la possibilité de se réunir pour parler de la prière, ils ne pourraient évoquer suffisement sa puissance. Car dans tous les livres de la Bible, de l'Ancien comme du Nouveau Testament, nombreux sont les miracles et les grands évènements, et nous voyons qu'ils se sont accomplis grâce à la prière, comme cela est établi.

A propos du jeûne, tu peux opposer que tu es faible et bien d'autres arguments ; au sujet de la charité, tu pourrais rétorquer : "que pourrais-je bien donner ? je suis si pauvre." Au sujet des vertus les plus rigoureuses comme la vie ascétique, la persécution, les supplices et les œuvres de la foi, tu pourrais répondre : "je ne peux m'y engager ; que tout cela est bien difficile à endurer." ; mais au sujet de la prière, tu ne peux invoquer aucun prétexte. Car quel que soit l'âge, la situation, le moment ou le lieu, que tu sois jeune ou vieux, pauvre ou riche, bien portant ou malade, tu peux toujours prier, si tu le souhaites.

Vois aussi combien l'homme paresseux est condamnable. Celui qui manque de tout, entouré de mille sortes d'ennuis visibles et invisibles, ne s'adresse pas au Dispensateur de ces bontés, à celui qui conseille : "demandez, et l'on vous donnera" (Matthieu 7,7) et "venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos" (Matthieu 11,28).

Selon les saints vartapets, comme la terre est dépendante du ciel pour la rosée, la pluie, la chaleur et tout le reste, car sans eux il n'y a pas de survie possible, de même, l'homme a besoin de l'aide et des grâces divines de tous ordres, sans lesquelles il est spirituellemnt mort, même s'il est physiquement vivant. Donc, comme les pauvres s'adressent aux riches, comme les malades se tournent vers les médecins, les faibles vers les forts, les assoiffés vers les fontaines, de même, l'homme, qui est par nature dénué pour tout, faible par la chair et l'esprit, doit toujours s'adresser à Dieu et demeurer dans la prière pour demander son aide.

Aussi, entendez ce qui est dit au sujet de la prière qui est de deux sortes : la prière collective et celle individuelle. Sa forme collective est comme un impôt que nous payons tous à Dieu, puisqu'il nous a créés du néant, qu'ils nous a rendus intelligents, qu'ils nous a, une nouvelle fois, libérés de l'esclavage du Malin et nous a donnés de ressusciter malgré nos péchés mortifaires, puisqu'il nous protège chaque jour et qu'il comble les besoins de nos corps et de nos âmes. Tout ceci constitue autant de dettes dont nous devons nous acquitter, et ce sont nos prières publiques (collectives) qui payent en quelque sorte ces dettes, lorsque tous, nous rendant à l'église à l'heure indiquée, nosu prions ensemble.

Quant à la prière personnelle, c'est celle qui, en dehors de la prière collective, indépendamment du lieu et du moment où nous sommes rassemblés, nous nous adressons à Dieu.

Aussi, qu'il soit bien entendu que même si nous payons, comme nous l'avons dit, nos dettes grâce à la prière collective, celle-ci ne représente ni une grande grâce ni une grande marque de fidélité, puisque nous ne faisons que payer nos dettes. C'est en réalité comme si, empruntant cinq talents, nous rendions ces cinq talents à celui qui nous les a prêtés. Quel est donc la grâce qui est faite à celui qui a prêté cet argent ? Le signe de la grande reconnaissance et de la fidélité de celui qui a reçu serait, qu'ayant restitué ce qu'il a emprunté, il rajoute une pièce pour l'offrir à celui qui lui avait fait un don. A ce moment là, celui qui avait donné se radoucit et offre plus encore à celui qui l'avait sollicité.

Si nous aussi, après avoir payé nos dettes par nos prières collectives, nous adressons, en plus, individuellement à Dieu une prière, alors nous serons appelés "fidèles" et nous pourrons nous comparer au "serviteur fidèle" en disant "Seigneur, tu m'avais remis cinq talents, en voici deux autres que j'ai gagnés" (Matthieu 25,20). Alors, de la même manière, Dieu s'adoucissant à notre égard, dira à son serviteur fidèle : "C'est bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu, je te mettrai à la tête d'affaires plus considérables : entre dans la joie de ton maître" (Matthieu 15,21) et aussi : "On donnera à celui qui a et il sera dans l'abondance" (Matthieu 25,29) ; cela signifie qu'après t'avoir donné cette vie éphémère, Il te donnera la Vie éternelle.

© 2002 Romaric THOMAS