LA SAINTETE DU MARIAGE

La sainteté du mariage était pleinement reconnue parmi les premières communautés chrétiennes. La virginité était généralement honorée davantage, parce qu’elle apparaissait comme étant la meilleure préparation au martyre et même une forme de martyre par les renoncements qu’elle implique. Elle apparaissait aussi comme une anticipation, dans ce monde, de la vie angélique, c’est-à-dire de l’état de l’homme après sa résurrection, dans le royaume de Dieu, lorsque l’homme sera affranchi de ce qui, dans sa condition terrestre, limitait la plénitude de sa liberté, telles la nécessité de se nourrir et de se vêtir. Le mariage était sans doute moins honoré, mais sa dimension sacramentelle était pleinement reconnue. Saint Paul désirait certes que tous lui ressemblent, mais il affirmait avec force, et non sans une certaine stupéfaction, que le mariage est un mystère dont la grandeur vient de ce qu’il fait participer les époux à l’amour qui unit le Christ et son Eglise. Parmi les premiers Pères de l’Eglise, saint Clément d’Alexandrie (+ 215), que l’on peut considérer comme l’initiateur de la théologie chrétienne, fut et demeure l’un des grands témoins de la sainteté du mariage. L’essor, au début du IVe siècle, du monachisme moderne, devait cependant conduire la plupart des Pères à ne consacrer au mariage qu’une part infime de leurs écrits. Les Pères du désert s’adressant à un auditoire de moines, leurs écrits sur le mariage étaient exceptionnels. Dans ce contexte d’engouement pour le monachisme, le mariage fut quelque peu négligé et parfois rejeté.

Des doctrines hostiles au mariage, et plus généralement à toute forme de vie sociale, se rencontraient déjà au sein de mouvements ascétiques du judaïsme (communauté des Esséniens) ou d’autres philosophies ou religions, telles l’hindouisme ou le bouddhisme. Dans certains milieux chrétiens, des doctrines semblables connurent un certain succès, aboutissant généralement à faire naître des mouvements sectaires ou hérétiques. L’Eglise dut réaffirmer la tradition apostolique dès le début du IVe siècle, lorsque apparut en Asie Mineure un important mouvement ascétique prônant le radicalisme évangélique. Eusthate, qui en était l’initiateur, enseignait la pauvreté totale et la chasteté parfaite, légitimant l’abandon des conjoints, des parents par leurs enfants, des enfants par leurs parents et des maîtres par leurs esclaves, pour tout chrétien choisissant la vie ascétique. Son discours radical amena rapidement certains de ses disciples à la contestation des institutions ecclésiastiques et à la négation de la dignité du mariage, qui se traduisirent par un comportement sectaire : réunions hors des églises et en l’absence des prêtres approuvés par l’évêque, refus d’assister aux fêtes des martyrs, rejet du clergé marié, jeûne le dimanche, mépris de l’habit monastique, hostilité à toute forme de richesse, même destinée à des œuvres charitables … Ce fut pour mettre un terme à ces orientations hérétiques, que se réunit à Gangres, en 355 (?), un concile réunissant quatorze évêques du Nord de l’Asie Mineure. Le concile réaffirma la dignité du mariage légitime et de la sexualité des époux, la nécessité des œuvres en faveur des pauvres et l’importance de la vie communautaire et liturgique au sein de l’Eglise. Les canons du concile de Gangres furent adressés notamment à l’Eglise voisine d’Arménie par les pères conciliaires eux-mêmes, ce qui explique la place importante que tient ce concile dans la tradition arménienne. Citons ici les canons relatifs à la sainteté du mariage :

1. De ceux qui ont horreur du mariage légitime.
Si quelqu'un blâme le mariage et déteste ou blâme celle qui en étant par ailleurs chrétienne et pieuse dort avec son mari, comme ne pouvant entrer dans le royaume de Dieu, qu'il soit anathème.

4. De ceux qui se font un cas de conscience de communier de la main d'un prêtre marié.
Si quelqu'un juge qu'il ne doit pas prendre part à la communion pendant la Liturgie célébrée par un prêtre marié, qu'il soit anathème.

9. De ceux qui professent la virginité parce qu'ils ont le mariage en horreur.
Si quelqu'un garde la virginité ou la continence, quittant le siècle par mépris pour le mariage et non pas à cause de la beauté et de la sainteté de la virginité, qu'il soit anathème. 10. De ceux qui s'enorgueillissent de leur profession de virginité.
Si quelqu'un de ceux qui gardent la virginité pour l'amour du Seigneur se montre plein d'orgueil vis-à-vis de ceux qui sont mariés, qu'il soit anathème.

14. Des femmes qui abandonnent leurs maris.
Si une femme abandonne son mari et veut quitter le siècle par mépris de l'état de mariage, qu'elle soit anathème.

Des hérésies et des mouvements sectaires rejetant le sacrement du mariage réapparaîtront régulièrement dans l’histoire de l’Eglise : manichéens, bogomiles, cathares, ces mouvements procèderont tous de l’illusion d’opérer un retour au christianisme primitif par le refus des sacrements, tentation qui nourrira également, bien que dans une moindre mesure, le protestantisme. Ils penseront renouer avec l’image, d’ailleurs idéalisée, des toutes premières communautés chrétiennes, mais ne feront que s’en couper radicalement par leur rejet des signes que le Seigneur a institués pour que nous puissions recevoir, dès notre existence terrestre, la grâce de la déification. L’Eglise d’Arménie sera ainsi confrontée à l’hérésie thondrakienne, qui croyait retrouver la ferveur des origines en rejetant tous les sacrements, en réduisant le sens des Evangiles au précepte d’amour et en refusant de fonder l’union de l’homme et de la femme sur toute autre règle que l’amour mutuel.

Indépendamment de ces hérésies, une fracture profonde et durable au sein du monde chrétien entraînera une dévalorisation désastreuse du sacrement du mariage dans tout l’occident. Tandis que les Eglises orientales, par leur tradition orthodoxe, s’attacheront à garder fidèlement le sens du mariage tel qu’enseigné par le Nouveau Testament et la plupart des Pères de l’Eglise, l’Eglise catholique adoptera, presque exclusivement, la théologie du mariage développée par saint Augustin (354-430). Celui-ci estimait que la sexualité et le désir sexuel sont comme le canal par lequel la culpabilité, héritée du « péché originel » d’Adam, se transmet à la postérité de celui-ci. Le mariage, dans la mesure où il présuppose la sexualité, serait ainsi entaché de péché et ne se justifierait que par la procréation. La tradition catholique romaine demeure fortement emprunte de la doctrine augustinienne du péché originel, tout comme les Eglises issues de la Réforme qui, malgré leur opposition radicale au catholicisme, sont restées très dépendantes de la pensée de saint Augustin.

De manière générale, le mariage souffre couramment d’une interprétation erronée de certaines périscopes des Evangiles. Parmi ces passages généralement mal compris, la réponse du Seigneur aux Sadducéens apparaît à certains comme une parole de mépris à l’égard du mariage : « S’approchant alors, quelques Sadducéens – ceux qui nient qu’il y aient une résurrection – l’interrogèrent en disant : « Maître, Moïse a écrit pour nous : Si quelqu’un a un frère marié qui meurt sans avoir d’enfant, que son frère prenne la femme et suscite une postérité à son frère. Il y avait donc sept frères. Le premier, ayant pris femme, mourut sans enfant. Le second aussi, puis le troisième prirent la femme. Et les sept moururent de même sans laisser d’enfant après eux. Finalement, la femme aussi mourut. Eh bien ! cette femme, à la résurrection, duquel d’entre eux va-t-elle devenir la femme ? Car les sept l’auront eue pour femme. » Et Jésus leur dit : « Les fils de ce monde-ci prennent femme ou mari ; mais ceux qui auront été jugés dignes d’avoir part à ce monde-là et à la résurrection d’entre les morts, ne prennent ni femme ni mari ; aussi bien ne peuvent-ils plus mourir, car ils sont pareils aux anges, et ils sont fils de Dieu, étant fils de la résurrection. Et que les morts ressuscitent Moïse aussi l’a donné à entendre dans le passage du Buisson quand il appelle le Seigneur le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. Or, il n’est pas un Dieu de morts, mais de vivants : tous en effet vivent pour lui. » Prenant alors la parole, quelques scribes dirent : « Maître, tu as bien parlé. » Car ils n’osaient plus l’interroger sur rien. » (Lc 20, 27-40 ; voir également Mt 22, 23-32 et Mc 12, 18-27). Pour comprendre cet échange entre le Christ et ses interlocuteurs, encore faut-il le resituer dans son contexte. Le Seigneur répond à des Sadducéens, qui, contrairement aux Pharisiens, rejetaient la résurrection des morts. Leur question était destinée à le mettre dans l’embarras, lui dont ils savaient qu’il enseignait la résurrection des morts : comment admettre la résurrection, puisque l’institution du lévirat aboutirait à faire d’une femme une polygame dans le royaume des cieux ? Le Seigneur ne répond aucunement sur le mariage et ne se prononce pas sur ce qu’il adviendra des mariages successifs après la résurrection. Mais comme à tous ses autres interlocuteurs, il donnera aux Sadducéens qui l’interrogent une réponse qui touche au cœur de leur question et qui pourtant les dépasse : il leur affirme la résurrection des morts et le vie éternelle en leur opposant les Ecritures et, surtout, leur dévoile l’état qui sera le nôtre après la résurrection. L’homme sera alors pareil aux anges, affranchis des contingences propres à son existence terrestre, telle la nécessité de se nourrir ou le désir physique. Saint Clément d’Alexandrie expose parfaitement le sens de ce passage : « le Seigneur n’est pas en train de rejeter le mariage, mais Il ôte de leurs esprits l’idée que, lors de la résurrection, le désir charnel subsistera. » (Stromates III, 12, 87). La nourriture et le désir charnel, qui permet à l’humanité de se perpétuer, nous ont été données après la chute du premier homme et de la première femme afin que la mort, introduite par le péché, ne soit pas l’anéantissement de l’homme. La résurrection venue, l’homme recevra la vie éternelle ; il n’aura plus à se nourrir ni à se marier pour se perpétuer, ce qui ne signifie pas que le mariage disparaisse à la mort, car l’essence même du sacrement du mariage est de transcender et de rendre éternelle l’union de l’homme et de la femme. De même, le baptême n’aura plus lieu d’être, mais la citoyenneté du royaume des cieux qu’il aura conférée ne disparaîtra pas à la mort. Plus aucun sacrement ne sera nécessaire, et pourtant, leurs fruits seront éternels, car le sacrement est donné à l’homme pour qu’il puisse entrer dans l’éternité. Ce passage des Evangiles constitue une pierre d’achoppement pour beaucoup et l’on ne peut que regretter que la doctrine catholique, notamment, s’appuie sur ce passage pour soutenir que le mariage ne serait qu’une institution terrestre et que sa réalité cesserait avec la mort, faisant ainsi prévaloir une interprétation totalement étrangère au contexte judaïque dans lequel s’inscrivait la réponse du Christ et manifestement contraire tant à l’enseignement du Seigneur qu’à la tradition apostolique.

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