LES ACTES DES APOTRES


GENRE LITTERAIRE

D’une part, les Actes des Apôtres appartiennent à un genre littéraire très pratiqué dans le christianisme ancien (nombreux actes d’apôtres : écrits apocryphes, majoritairement du 2ème siècle). D’autre part, ils font corps avec l’évangile de Luc, comme les deux volets d’un diptyque inséparable. D’ailleurs, le principe du parallélisme – synkrisis – constitue une règle historiographique très utilisée dans l’Antiquité (ex. Plutarque) et familière au rédacteur lucanien (Jean-Baptiste / Jésus ; Pierre / Paul ; le ministère de Jésus / la mission apostolique). Dans ce cadre rhétorique, la vision lucanienne de l’histoire soutient plus le principe de continuité que la tension dialectique (ex. opposition Pierre / Paul, trop souvent considérée comme une clé de lecture des Actes : école allemande au XIXe siècle).

Le genre littéraire des actes d’apôtres se trouve au croisement de l’historiographie antique et du roman hellénistique. Tandis que le pôle romanesque tend à l’emporter dans les actes apocryphes (débordement du merveilleux, concentration sur les personnages traités comme des héros de légende), les Actes lucaniens cultivent une grande sobriété et attestent un grand souci de vérité historique. Ainsi le contexte géographique et socio-politique est reproduit avec une grande justesse, jusque dans les détails. Mais cela ne veut pas dire qu’on ait affaire à un reportage collant aux faits. Ainsi, les itinéraires de Paul sont probablement reconstruits, en faveur d’une démonstration de nature théologique, relative à une certaine conception de la mission chrétienne, en continuité du ministère propre de Jésus.

La relation de l’auteur à son livre est ambivalente. Dans la majeure partie du texte, le narrateur se tient à distance de l’action (récit à la 3ème personne), adoptant un ton de neutralité conforme aux prétentions historiographiques énoncées dans le double prologue (évangile et Actes). En revanche, dans plusieurs passages, l’auteur s’implique personnellement dans l’action (sections-nous : récit à la 1ère personne du pluriel). Traditionnellement interprétée comme le reliquat d’un journal de voyage ayant servi de source au rédacteur (exégèse historico-critique), cette situation peut aussi bien être étudiée du point de vue de la stratégie de communication déployée par l’auteur (analyse narrative ou narratologie). Dès lors, le narrateur n’est plus seulement observateur mais témoin engagé dans l’action, garant de la véracité des faits et habilité à fournir des clés d’interprétation.

La tentation est grande de sous-estimer des passages prétendus “légendaires”, pour lesquels le référent historique est invérifiable, sinon invraisemblable : tel est souvent l’objet de l’approche historico-critique. Or, plutôt que de considérer les Actes des Apôtres du seul point de vue des événements réels, il vaut la peine d’évoquer la valeur symbolique d’éléments narratifs ordonnés à la signification théologique des faits relatés. Ainsi peut-on parler d’un “récit interprétatif” (Paul Ricœur), c’est-à-dire d’un livre exprimant sous forme narrative les faits eux-mêmes, non dénués de référent historique, et leur interprétation au regard de la foi et dans la continuité de l’évangile.

Au-delà de l’intérêt historiographique (“la première histoire du christianisme” : expression de D. Marguerat), le livre des Actes constitue donc une synthèse théologique originale, associant les trois axes :
- christologique : le Ressuscité continue son œuvre à travers les efforts de la mission ; le plan du livre atteste la fidélité aux consignes reçues de Jésus ; l’ouverture aux nations, initiée par Pierre et développée par Paul, atteste l’universalité du salut accompli dans le mystère pascal ;
- pneumatologique : l’Esprit Saint accompagne la vie de la communauté post-pascale ; non seulement il réalise l’unité de ses membres, mais il suscite la dynamique missionnaire inaugurée dans le contexte de la Pentecôte juive ; ses interventions répétées soulignent le caractère inédit d’une mission toujours renouvelée ;
- ecclésiologique : situées à l’interface de l’héritage juif et du monde païen environnant, les communautés concrètes vivent la double exigence d’unité et de mission ; les tensions internes et les divergences externes appellent la mise en place d’un ministère de communion et de relance au service de l’évangélisation.

Appliquée aux Actes des Apôtres, la question herméneutique peut s’exprimer selon les propositions suivantes :
- l’enquête historique sur les faits advenus et les situations sous-jacentes au récit constitue, non seulement un témoignage précieux sur les premiers temps du christianisme méditerranéen, mais un préambule à l’appréciation du livre en ses différents niveaux de signification.
- la remise en contexte néo-testamentaire (diptyque lucanien), ainsi que l’attention aux paradigmes vétéro-testamentaires (tout particulièrement dans les premiers chapitres) permet d’apprécier la portée réelle d’un certain nombre d’éléments symboliques, pour lesquels l’évocation du référent historique est moins prégnante que la désignation de clés de lecture théologique.
- il serait donc maladroit de s’en tenir, soit à une lecture historiciste, cédant purement et simplement à l’illusion référentielle (expression de R. Barthes) – le récit ne serait que l’exacte reproduction des faits – soit à une approche idéologique, considérant le livre comme la simple mise en œuvre narrative d’éléments symboliques, dénués de tout enracinement historique.
7. La catégorie de “récit interprétatif” paraît donc la mieux à même de rendre compte de l’originalité du livre des Actes, tout à la fois témoignage historique et attestation théologique, au travers d’une mise en scène narrative, non dénuée d’emprunts à la technique romanesque. En tout cas, le livre des Actes vaut beaucoup mieux qu’un manuel de pèlerinage sur les pas de saint Paul…


AUTEUR


LIEU


DATE

Le prologue des Actes indique clairement qu'ils furent écrits après le troisième évangile (Ac 1,1), lequel fut probablement rédigé entre 70 et 90. Etant donné que les Actes s'achèvent sur la précision que saint Paul resta deux années à Rome, mais ne mentionnent pas l'issue de son procès, on a pu penser qu'ils furent rédigés deux ans après l'arrivée de saint Paul à Rome, mais avant son acquittement, soit vers 62-63. Néanmoins, pareille date est très improbable : d'une part, parce qu'il faudrait alors situer le troisième évangile avant 63, hypothèse difficilement soutenable, et d'autre part, parce que les Actes ne sont pas une biographie de saint Paul mais la narration de la croissance de l'Eglise par l'action de l'Esprit Saint et la prédication des apôtres. Si les Actes s'achèvent sur l'apostolat de saint Paul à Rome, c'est sans doute que l'auteur considérait l'Evangile comme ayant atteint "les extrémités de la terre".

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