LE CONCILE DE ŠIRAKAWAN (862)

En 858, l’empereur byzantin Michel déposait le patriarche de Constantinople Ignace et le remplaçait par Photius, un laïc qui reçut les ordres en quelques jours. L’Eglise de Rome protesta vigoureusement contre une telle pratique, qui allait à l’encontre de sa discipline canonique et dont le pape n’avait pas été informé. La pape Nicolas écrivit à l’empereur dès le mois de septembre 860, puis à nouveau en mars 862, pour le blâmer d’avoir injustement déposé Ignace et l’avoir remplacé par un « laïc ». Dans le conflit qui les opposaient, le pape et Photius cherchèrent à obtenir chacun le soutien et l’approbation des Eglises orientales. Photius se tourna vers le patriarche arménien Zak‘aria, lequel avait, lui aussi, accédé au patriarcat per saltum trois ans plus tôt, après avoir reçu, en raison de circonstances dramatiques, toutes les ordinations en six jours à partir de l’état laïque. L’évêque de Nicée, Jean (ou Vahan), dépêché par Photius, obtint de Zak‘aria la convocation d’un concile en vue d’un accord sur la foi. Les circonstances politiques était alors devenues soudainement propices à la recherche d’un tel accord. Le calife al-Muttawakkil, réputé pour sa cruauté à l’égard des infidèles et des tendances non-sunnites de l’islam, et qui avait interdit toute théologie spéculative et toute polémique publique sur la religion, venait d’être assassiné le 11 décembre 861. Lui succédèrent al-Muntasir (jusqu’en mai-juin 862), qui permit notamment la reconstruction des églises chrétiennes détruites par son prédécesseur, puis al-Musta’în (jusqu’en janvier 866), qui desserra l’étau du califat sur les affaires arméniennes. Du côté byzantin, les préparatifs de l’offensive de 863 contre les Arabes et la recherche d’une une alliance militaire avec les naxarark‘ arméniens et leur connétable, le prince Ašot le Grand prédisposaient l’autorité impériale à rechercher la conciliation doctrinale avec les Eglises non-chalcédoniennes, tout comme l’empereur Héraclius peu avant sa campagne de 624 contre les Perses.

Le concile, qui se tint entre septembre et octobre 862, réunit le patriarche Zak‘aria et les autres évêques arméniens, ainsi que trois autres personnalités :

1°) le prince Ašot le Grand : représentant de la dynastie arménienne des bagratides et sparapet (grand connétable) d’Arménie depuis 855, il accueillit favorablement la perspective d’un rapprochement doctrinal entre les Eglises arménienne et byzantine, souhaitant sans doute obtenir de Byzance l’équivalent du titre de prince-des-princes que lui consentira l’émir ‘Ali-ibn-Yahyā quelques mois après le concile, entre novembre 862 et octobre 863. Il saura profiter de l’affaiblissement de la tutelle arabe et de l’offensive byzantine pour poursuivre l’extension de sa principauté, reconquérir plusieurs régions et finalement s’imposer comme roi d’Arménie (885-890).

2°) l’archevêque de Nikè, Jean, en tant que représentant de l’Eglise byzantine. Il adressa au catholicos Zak‘aria une lettre faisant l’apologie des usages liturgiques byzantins et de la christologie chalcédonienne. Malgré l’amalgame opéré par le Colophon introductif au discours prononcé à l’ouverture du concile, l’archevêque Jean ne doit pas être confondu avec l’auteur de ce Discours, Vahan, dont Igor Dorfmann a récemment démontré qu’il ne pouvait être qu’un Arménien non-chalcédonien, très proche de la formulation des canons du concile et clairement étranger aux positions exprimées par l’archevêque Jean dans sa lettre au catholicos (Arméniens et Byzantins à l’époque de Photius : deux débats théologiques après le triomphe de l’Orthodoxie, Louvain, 2004).

3°) le diacre Nana (Nonnus) de Nisibe, représentant l’Eglise syriaque jacobite. Très âgé lors du concile, il jouissait d’une grande considération, comme en témoigne notamment le Colophon, qui le qualifie de « philosophe grand et renommé ». Depuis l’accord conclu au concile de Manazkert (726), la collaboration arméno-syrienne s’était poursuivie et l’Eglise syriaque avait déjà dépêché Nonnus, probablement en 816-817, pour soutenir l’Eglise d’Arménie dans sa lutte contre la doctrine chalcédonienne et sa défense de l’humanité plénière du Christ à l’encontre des julianistes et des phantasiastes. En 827-828, le prince arménien Bagrat Ier Bagratuni lui aurait demandé d’entreprendre un périple en Mésopotamie, où, pendant trois ans, il rechercha et étudia les écrits des Pères syriaques, afin de composer un Commentaire sur l’Evangile de Jean, œuvre apologétique contre l’islam qu’il rédigea en langue arabe, plus compréhensible que le syriaque pour les Arméniens de l’époque. La similitude entre les canons du concile de Širakawan et la christologie de ce commentaire, fortement inspirée de saint Jean Chrysostome, de Sévérien de Gabala et de Mambrē Vercanoł, est frappante.

Le concile de Širakawan était destiné à récapituler et à exposer la christologie de l’Eglise d’Arménie, dans un contexte d’apaisement et de rapprochement avec l’Eglise byzantine. Les formulations qui cristallisaient les tensions, comme celles de « une seule nature » et « en deux natures », furent passées sous silence, de façon à permettre un exposé dépassionné. La christologie exprimée par le concile est néanmoins rigoureusement conforme à la tradition éphésienne reçue par l’Eglise d’Arménie, que ce soit sur le fond ou dans sa formulation. La parfaite divinité et la parfaite humanité du Christ sont affirmées, de même que sa double parfaite consubstantialité. L’asymétrie entre sa nature divine et son humanité est également sauvegardée, notamment par l’attribution des prédicats humains à la personne du Verbe incarné.

Les canons 1 à 11 et le canon 15 forment un premier groupe proprement dogmatique. Le canon 1 rappelle la confession de foi trinitaire, fondement de toute christologie. Les canons 2 à 11 et le canon 15 portent sur la christologie proprement dite et reprennent sensiblement les expressions présentes dans les actes du concile de Manazkert (726). Le canon 8 condamne expressément le téopashisme que l’Eglise byzantine attribuait à tort à la christologie arménienne depuis l’adjonction au Trisagion du « qui fut crucifié pour nous ». Les canons 12, 13 et 14 forment un second groupe, portant sur la Tradition apostolique et prophétique. Les canons 13 et 14, qui sont les seuls à mentionner le concile de Chalcédoine et les conciles byzantins postérieurs, renvoient chaque fidèle arménien à sa conviction intime sur l’orthodoxie de ces conciles.

Durant le second patriarcat de Photius (877-886), la correspondance arméno-byzantine se poursuivra dans la lignée du concile de Širakawan, mais parvenir à un accord doctrinal. En 882, Photius adressera au prince Ašot une parcelle de la sainte Croix, ainsi qu’une lettre assimilant la position arménienne à la doctrine d’Eutychès et exhortant à adhérer au concile de Chalcédoine. Sahak Mŗut (820 ? - 890 ?), évêque d’Ašunk‘, sera chargé de la réponse à Photius. Son évêché étant situé dans le Tayk‘, région alors gouvernée par la branche géorgienne des Bagratides depuis 813, il avait connu la violence des persécutions géorgiennes contre les non-chalcédoniens, et était moins enclin à un compromis que son prédécesseur Zak‘aria. Il formula sa réponse à la lettre de Photius en des termes mesurés mais dénonçant l’accord qui existait, selon lui, entre l’hérésie nestorienne et la définition chalcédonienne. Nicétas le Philosophe sera chargé d’établir la réponse à la lettre à Sahak et s’efforcera de défendre l’orthodoxie de la formulation chalcédonienne en démontrant que la confession des deux natures subsistantes dans le Christ est la suite logique de la confession de l’union à partir des deux natures. Les tentatives de se convaincre mutuellement s’arrêteront là. Les Byzantins ayant subi une défaite à Tarse, leurs espoirs de conquérir l’Arménie semblaient compromis et leurs efforts pour l’unité doctrinale autour de Chalcédoine, peu encouragés par les Arméniens, cessèrent totalement. S’ouvrit une période de durcissement doctrinal qui ne prendra fin qu’au XIIe siècle.


CANONS DU CONCILE DE ŠIRAKAWAN (862)

1.
Si quelqu’un ne confesse pas
une seule nature et les trois hypostases de la sainte et vivifiante Trinité, le Père non causé, le Fils issu du Père et l’Esprit-Saint issu de leur substance, uniformes, égales et communes,
qu’il soit anathème.

2.
Si quelqu’un ne confesse pas
que le Fils unique, dans [sa] substance, [est] l’un de la Sainte Trinité, et qu’il s’abaissa du sein paternel et habita les entrailles de la sainte Vierge, et [qu’ainsi] il est resté sans se dissocier du Père ni se diviser du Saint-Esprit,
qu’il soit anathème.

3.
Celui qui ne confesse pas
que le Verbe de Dieu s’est uni par sa nature avec le corps, sans confusion et sans division, étant Dieu et homme au-delà de l’intelligence et de la parole, Dieu le Verbe, indicible et merveilleux dans sa gloire, unifié avec le corps dans [sa] nature, lui-même qui est à la fois Dieu intemporel et homme véritable,
qu’il soit anathème.

4.
Si quelqu’un ne confesse pas
que la bienheureuse Marie est Mère de Dieu véritablement et à proprement parler, [et qu’elle] a porté dans son ventre, d’une manière inconsumable, Celui que ni les cieux ni les Séraphins ne peuvent soutenir,
et que le Verbe [qui était issu] du Père avant toute l’éternité, est né, d’une manière insondable, ayant la ressemblance d’un esclave, [comme Celui qui est] le Vivificateur des hommes,
qu’il soit anathème.

5.
Si quelqu’un dit
selon l’impie Nestorius, que le Verbe de Dieu a habité dans un parfait nouveau-né,
et si, à cause de cela, il introduit un intervalle [dans la nature] ou distingue la nature d’elle-même par une division et place deux personnes et deux figures à l’intérieur [de cette nature], l’une de l’homme et l’autre de Dieu, divisant et distinguant [cette nature] en deux fils,
qu’il soit anathème.

6.
Si quelqu’un radote,
selon le dément Eutychès, que le corps du Verbe de Dieu aurait été apporté du ciel,
ou [qu’il aurait été] d’une autre substance,
ou bien que la nature de la divinité aurait été confondue et se serait transmuée en corps, rendant ainsi mensonger notre salut,
qu’il soit anathème.

7.
Si quelqu’un ne confesse pas
que le Verbe issu de Dieu le Père est devenu homme parfait en sa divinité et parfait en son humanité, à partir de deux natures unifiées dans une personne et une hypostase, consubstantiel au Père selon la divinité et co-essentiel à nous selon son humanité en tout sauf le péché,
qu’il soit anathème.

8.
Si quelqu’un dit
que le Sainte Trinité aurait été passible, ou aurait été clouée sur la croix,
ou bien que le pur Fils sans corps, dans sa divinité, aurait supporté la Passion selon la démence d’Eutychès et des Manichéens,
ou encore, [s’il dit] que [c’est] un simple homme [qui] aurait été affligé, selon la folie de l’impie Nestorius,
qu’il soit anathème.

9.
Si quelqu’un ne confesse pas
que Dieu le Verbe issu du Père, notre Seigneur Jésus-Christ, saint, fort et immortel, fut crucifié dans son corps pour notre salut et [qu’il] accorde la miséricorde à la race humaine, et qu’il est lui lui-même le prêtre, le sacrifice et celui qui enlève les péchés du monde,
qu’il soit anathème.

10.
Si quelqu’un ne confesse pas
que le Fils de Dieu fut le fils de la Vierge pour le salut des nations, afin de faire des fils d’hommes les fils de Dieu et afin d’offrir les êtres terreux au Père et aussi afin de ranger les êtres terrestres à côté des êtres célestes, en présence des puissances lumineuses,
qu’il soit anathème.

11.
Si quelqu’un ne confesse pas
notre Seigneur Jésus-Christ parfait et glorieux à partir du ventre de la Vierge et aussi incorruptible, en ce qui concerne la corruption complète du tombeau ou encore en ce qui concerne l’espèce de corruption [causée] par les péchés,
ou bien s’il dit [qu’il] supportait [ce qui est à nous] par nécessité, comme un simple homme, et ne confesse pas que c’est volontairement et sans péché qu’il a supporté pour nous tout ce qui est à nous, afin de nous sauver des tromperies du tyran,
qu’il soit anathème.

12.
Si quelqu’un divise
les traditions apostoliques et prophétiques l’une de l’autre,
ou [s’il divise] les traditions nicéenne, constantinopolitaine et éphésienne de la tradition des Apôtres et des Prophètes,
qu’il soit anathème.

13.
Si quelqu’un considère
le concile de Chalcédoine et ceux qui le suivent comme contraires ou adverses à la tradition définie par les Apôtres ou [à la tradition définie] par les Prophètes, ou bien à la tradition des trois saints conciles,
et si par complaisance humaine ou par cupidité il ne le frappe pas d’anathème,
qu’il soit anathème.

14.
Si quelqu’un considère
le concile de Chalcédoine ou ceux qui le suivent, le cinquième concile, le sixième et le septième, comme les successeurs des traditions apostoliques et prophétiques, ainsi que des trois saints conciles, et comme partageant la même pensée [avec eux],
et qu’il ose frapper d’anathème ou calomnier [le concile de Chalcédoine et ceux qui le suivent] comme concordants avec l’abominable Nestorius, celui-ci se frappe lui-même d’anathème, car il est écrit : « Celui qui frappe d’anathème ce qui n’est pas digne d’anathèmes, que les anathèmes soient sur lui-même et sur sa tête »,
et qu’il soit anathème.

15.
Si quelqu’un ne confesse pas
que Dieu le Verbe fut affligé dans le Corps indivisible de lui-même, [mais que] l’impassible et l’indiscernable divinité demeura impassible [aussi] dans le Corps et [aussi lors de la Passion],
qu’il soit anathème.

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