LE CONCILE D'ARTAŠAT (449-450) ET LA TRAGEDIE D'AWARAYR (451)

Encouragé par son vizir Mihr Narsēh, dont la piété zoroastrienne était crainte, le roi de Perse Yazdgird II (439-457) entreprit l’assimilation totale et immédiate du peuple arménien en le contraignant à embrasser le mazdéisme. Dans son Histoire de Vardan et de la guerre des Arméniens, Ełišē rapporte que l’animosité de Yazdgird II se manifesta d’abord à l’encontre des contingents arméniens qui combattaient sous ses ordres et qu’il avait levés pour ses guerres contre les tribus hunniques. Ces troupes comprenaient des aumôniers dont la présence était le principal obstacle à la politique d’apostasie voulue par la cour de Perse. Le coup d'envoi des persécutions fut donné lorsqu’un jeune naxarar (noble) arménien, nommé Garegin, contredit le souverain perse qui le fit arrêter, supplicier et mettre à mort. La plupart des autres seigneurs arméniens furent alors appréhendés et sommés d’apostasier la foi chrétienne. Ceux qui refusèrent furent dégradés et envoyés au combat en première ligne.

En 449, Yazdgird II fit promulguer un édit général en Persarménie même, enjoignant la noblesse arménienne d’embrasser le mazdéisme et d’inciter le peuple à faire de même. Le patriarche Yovsēp‘, auquel la cour perse déniait toute légitimité, fit convoquer un synode rassemblant l’épiscopat et les représentants de la noblesse. Le concile se tint à Artašat, siège du patriarcat, et rassembla, outre le patriarche, dix-sept évêques, dont l’évêque de Mananałi qui dépendait du territoire impérial, ainsi que les plus grands seigneurs séculiers : le marzpan (ou vice-roi) Vasak de Siounie, le sparapet (ou grand connétable) Vardan Mamikonean, et le małχaz, dont on ne connaît pas la charge précise. La réponse collective qui fut rédigée assurait le souverain arménien de la parfaite obéissance du peuple arménien, mais lui déniait toute autorité en matière de foi et repoussait catégoriquement toute idée d’apostasie.

Yazdgird II réagit à l’affront en faisant convoquer à son tour les principaux naxarars arméniens, ibériens (géorgiens) et aghouans. Malgré l’assurance de leur parfaite loyauté, ils furent menacés de déportation et de représailles sur leurs familles, s’ils ne se prosternaient pas devant le soleil. Sur le conseils d’un des officiers de la cour, chrétien lui-même, la plupart se résignèrent à une abjuration extérieure, en laissant entendre que leurs prosternations ne s’adressaient qu’au vrai Dieu. Les naxarars qui refusèrent toute compromission furent immédiatement martyrisés. D’après Łazar Parpec‘i, Vardan souffrit considérablement de son apostasie : la fermeté dans la foi de certains de ses coreligionnaires fut sans doute un facteur important dans sa décision ultérieure de ne plus céder face à la mort.

Par leur apostasie, les naxarars pensaient s’être affranchis de toute contrainte, mais il leur fallut bientôt rentrer en Persarménie en novembre 449, accompagnés malgré eux de près de sept cents mages et prélats du clergé mazdéens, chargés d’instruire et de convertir le peuple arménien. Des églises furent transformées en pyrées, les autres furent fermées ; toute célébration liturgique fut interdite et le clergé arménien dut revêtir les habits laïques. Les coutumes mazdéennes comme les ablutions avec de l’urine de bœuf ou les mariages entre frère et sœur furent officiellement encouragés.

La résistance arménienne partit du clergé, gagna le peuple et poussa les naxarars à sortir de la neutralité que leur apostasie les avait incités à observer. Le connétable héréditaire, le prince Vardan « le Rouge » Mamikonean, durement éprouvé par son apostasie et son excommunication, campait avec ses troupes dans le canton de Dzałkotn lorsqu’il fut convoqué de nuit par les évêques : « Une nuit qu’ils tenaient conseil avec tout le clergé, ils l’y appelèrent, l’interrogèrent, l’éprouvèrent et reconnurent qu’il ne s’était éloigné en rien de l’amour du Christ. Tous ensemble prièrent pour lui et le reçurent à la communion. » La rébellion fut alors décidée et les troupes arméniennes eurent facilement raison des garnisons perses. Le butin considérable qu’ils firent furent laissé intact, afin de signifier à l’occupant perse la loyauté politique infaillible des princes arméniens et la nature purement religieuse du conflit. Les Perses réagirent en rappelant une de leurs armées positionnée sur le front hun. Les princes arméniens pressèrent Théodose II de les soutenir militairement, mais l’empereur byzantin mourut sur ces entrefaites. Son successeur Marcien, lui-même menacé d’une invasion par les Huns, choisit de ne pas intervenir. Les naxarars des provinces arméniennes de l’empire byzantin ne purent davantage être ralliés, les autorités impériales leur interdisant de porter un quelconque secours dont la cour perse aurait pu prendre ombrage. Les troupes arméniennes, emmenées par Vardan le Rouge, remportèrent néanmoins les premières batailles.

En mai 451 cependant, alors que la fête de Pâques était encore dans les esprits, le vizir Mihr Narsēh pénétra au cœur de la Persarménie à la tête d’une armée de 400.000 hommes selon les chroniques arméniennes, composée notamment d’éléphants de guerre, d’un millier de cavaliers entièrement cuirassés et du terrible corps des Immortels. Vardan Mamikonean se porta immédiatement à leur rencontre avec une armée de 60.000 hommes, accompagnés du patriarche et d’un nombre important de prêtres. La bataille décisive s’engagea le 2 juin 451 à Awarayr, près de Maku. Le patriarche Yovsēp‘, et saint Łewond célébrèrent le Saint Sacrifice et les généraux reçurent l'Eucharistie. Puis Vardan disposa son armée en quatre corps. Les premiers contacts éprouvèrent les Arméniens, dont une partie fit rapidement défection. La contre-attaque de Vardan fit reculer l’élite perse, le corps des Immortels, mais se heurta aux éléphants de guerre. Pris dans la masse ennemie, il succomba sous les coups, aux côtés de la fleur de la noblesse arménienne. Au même moment, se tenait le concile de Chalcédoine, convoqué en mai 451 et auquel l'Eglise d'Arménie ne put envoyer aucun représentant. Quelque mois plus tard, le 22 septembre 451, l'empire romain sera dans la liesse après la victoire des champs catalauniques, remportée par Aetius et sa coalition sur les Huns d'Attila.

Mais pour l'histoire arménienne, la période qui suivit la défaite d'Awarayr fut l'une des plus sombres. Une partie du clergé, dont le patriarche Yovsēp‘, fut déportée en Perse où elle subit le martyre quelques années plus tard. Les deux successeurs de Yovsēp‘, issus de la maison de Manazkert favorable à la Perse, ne laissèrent pratiquement aucun souvenir. Leur successeur Giwt d’Arahez, parfait connaisseur de la langue grecque, reprit la politique de rapprochement avec Constantinople qu’avait initié saint Sahak le Grand, ce qui fut la cause de sa destitution par les autorités perses. Le siège patriarcal devait rester vacant jusqu’en 478 ou 484, date de l’accession de Yovhannēs Ier Mandakuni, peu avant ou peu après que la Persarménie eut recouvré son autonomie religieuse suite à la révolte du neveu de Vardan « le Rouge », Vahan Mamikonean, et des naxarars partageant la politique pro-byzantine de sa maison.

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