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MINIATURES Les premières miniatures arméniennes vinrent illustrer les évangéliaires : groupées au tout début du livre, elles suivaient les premières pages du livre qui s'ouvrait sur la Lettre d'Eusèbe à Carpien et sur les Canons de Concordance, le plus souvent au nombre de dix. Les miniatures constituaient généralement une série de douze scènes représentant les principaux évènements de la vie du Christ. Les portraits des évangélistes s'y ajoutaient, soit groupés, soit placés sur la page faisant face au titre de chaque évangile. Les têtes de chapitre et de paragraphes sont parfois enrichies de lettres ornées et d'ornements marginaux ; en revanche, les enluminures dans le texte même ne firent leur apparition qu'au XIIIe siècle dans les manuscrits ciliciens, sous l'influence de l'art byzantin. Les miniaturistes recouraient à des techniques précises : certaines lignes étaient tracées à la règle et au compas, puis les contours étaient dessinés en rouge ou en ocre. Les endroits à dorer étaient ensuite enduits de colle sur laquelle on frottait une feuille d'or. La peinture n'était appliquée qu'en dernier lieu, après qu'on eut obtenu les couleurs d'origine minérale, végétale ou animale par des recettes le plus souvent consignées dans des manuscrits. Le parchemin fut le support le plus courant, étant donné que le papier (fabriqué dès le Xe siècle) était connu pour être moins résistant. Les manuscrits du Vaspourakan (XIVe siècle) furent toutefois rédigés sur papier plutôt que sur parchemin. " dans les modifications apportées aux types traditionnels, dans le style, les visages contemplatifs aux grands yeux, les fonds, la variété des ornements et la vivacité des couleurs " 1. Les miniaturistes voyageaient énormément, et beaucoup purent trouver leur inspiration dans les autres formes d'art, notamment dans les sculptures et les peintures murales de l'église de la Sainte Croix d'Aghtamar qui constituaient un répertoire d'images unique. Il existait également des carnets de modèles, dont il subsiste un exemplaire de la fin du XVe-début XVIe 2. I. La naissance de l'art de l'enluminure en Arménie (Ve-VIIe siècles) La création de l'alphabet arménien en 401 de notre ère marque l'apparition des livres manuscrits en langue arménienne. Il est probable que ces manuscrits aient été illustrés très tôt, comme l'étaient les livres en langue grecque et syriaque qui furent auparavant en usage dans l'Eglise arménienne. L'ampleur des traductions du grec et du syriaque, entreprises dès les premières années du Ve siècle, et la volonté des saints traducteurs d'en répandre rapidement l'usage, permettent de penser que de nombreuses copies furent diffusées de par tout le pays. Il ne nous est toutefois parvenu aucun manuscrit enluminé complet : seules quatre miniatures arméniennes, généralement datées des VIe-VIIe siècles, ont été conservées sur deux feuillets cousus à la fin d'un " manuscrit à la somptueuse reliure d'ivoire byzantine " 3, l'Evangile d'Etchmiadzine du Xe siècle (manuscrit Erévan n° 2374). Les quatre miniatures représentent des scènes dont la succession, voulue ou fortuite, est significative : l'Annonciation à Marie, l'Annonciation à Zacharie, l'Adoration des mages et le Baptême du Christ se rapportent toutes aux signes manifestant la filiation divine du Christ avant qu'Il ne commence à annoncer la Bonne Nouvelle. Il est assez surprenant de constater qu'aucune scène de la vie publique du Christ ne leur fasse suite, principalement la Résurrection. S'il est probable qu'elles se soient perdues, il n'en demeure pas moins curieux que seules les quatre scènes mentionnées aient été adjointes à l'Evangéliaire. Les quatre miniatures sont d'une très grande beauté et sont généralement considérées comme manifestant " un haut niveau artistique [...], (ce qui laisse) supposer l'existence d'une tradition plus ancienne encore " 4. Les principaux traits des miniatures évoquent principalement l'art byzantin d'époque protomédiévale, dont les " réminiscences hellénistiques " (architectures oniriques, grandes ailes ocellées des anges) furent l'une des sources de l'art arménien d'époque paléochrétienne. L'Adoration des mages, tout en reprenant du fonds hellénistique les motifs architecturaux, reflète en outre la tradition iranienne parthe (costume des mages) et sassanide (attitude genoux écartés et talons joints d'un mage), qui fut également source d'inspiration pour l'art arménien paléochrétien. " Il se dégage de toute la composition , des personnages, des couleurs aux tons riches et vibrants abondamment réhaussés d'or, des visages typiquements nationaux dessinés à larges traits et aux grands yeux fixes, une étonnante force d'expression " 5. La maîtrise des techniques de l'enluminure et la maturité artistique qui ressortent de ces miniatures encouragent à penser qu'elles furent le fruit d'une longue pratique et d'une tradition antérieure. Si des ouvrages liturgiques en langues grecque et syriaque furent utilisés avant à la création de l'alphabet arménien, il est vraisemblable que tous n'aient pas été importés, mais plutôt que des copistes arméniens recopièrent des originaux venus de Constantinople, de Perse ou de Jérusalem, afin d'en assurer la diffusion dans les diocèses arméniens : si tel fut le cas, des artistes arméniens furent certainement appelés à enrichir ces copies dès le IVe siècle. Les premiers miniaturistes durent apprendre leur art dans les originaux grecs ou syriaques, ou être formés à l'étranger, principalement dans l'empire byzantin puisque les motifs purement artistiques s'inspirent du fonds hellénistique, tandis que l'influence iranienne, qui empreint davantage les attitudes et les costumes des personnages, reflète essentiellement la pénétration des usages vestimentaires et des coutumes perses dans toute la partie septentrionale du pays. L'œuvre des miniaturistes arméniens n'acquit certainement son originalité qu'après une longue pratique permettant de s'affranchir sans excès des modèles byzantins ou perses. L'harmonie des quatre miniatures de l'Evangéliaire d'Etchmiadzine naît justement de l'interprétation proprement arménienne de traditions artistiques tout à fait différentes : une telle maturité témoigne probablement d'une pratique arménienne dans l'art de la miniature antérieure au VIe siècle. II. Les courants populaire et académique (VIIIe-XIIe siècles) Durant les derniers siècles de la domination arabe en Arménie, la dynastie des Bagratides (IXe-XIe siècles) sut maintenir une indépendance de facto entre l'empire byzantin et le califat de Bagdad dont elle avait reçu la couronne. Les années d'indépendance et de prospérité qui succédèrent ainsi à la lourde occupation arabe virent se multiplier les commandes d'évangéliaires destinés à remplacer les exemplaires qui n'avaient pu être rachetés aux pillards arabes. Les petites paroisses et les notables des villages furent certainement parmi les nombreux commanditaires, et leurs possibilités financières expliquent en grande partie qu'ils aient fait appel à des artistes des milieux populaires, dont les œuvres naïves témoignent souvent d'une pratique occasionnelle de l'enluminure : " des compositions simplifiées à l'extrême se détachent sur un fond nu ; le nombre des personnages aux visages expressifs est réduit, et les couleurs claires, crues, posées à plat, créent une impression d'abstraction ; l'or est absent et les ornements sont rares " 6. Parallèlement à l'illustration d'inspiration populaire, la miniature traditionnelle se maintint sous une forme académique, afin de répondre aux goûts et aux exigences de commanditaires les plus fortunés. Le plus souvent exécutées dans les grands monastères, ces manuscrits luxueux se distinguent " par l'abondance des peintures et le recours à des materiaux coûteux comme l'or " 7. L'Evangile d'Etchmiadzine est l'œuvre la plus représentative du courant académique : " exécuté (pour sa partie principale) en 989 dans la province de Siounie [...], ses peintures, fines et harmonieuses mais relativement sobres, sont marquées par l'héritage antique " 8. L' Evangile de Moughni, réalisé au milieu du XIe siècle dans les domaines royaux des Bagratides, présente également un aspect académique très marqué mais également un décor plus somptueux : " ses images empreintes de solennité ont une certaine pesanteur monumentale. Le caractère arménien se traduit par l'expression des visages et par l'interprétation décorative des fonds architecturaux d'origine encore une fois hellénistique. Outre les éléments antiquisants, les canons de concordance [...] juxtaposent des animaux fantastiques d'origine sassanide et des ornements empruntés à l'art arabe " 9. III. L'apparition des écoles régionales (XIIe-XIVe siècles) Le royaume arménien de Cilicie fut sans nul doute le centre le plus important de l'art arménien à l'époque tardomédiévale. Fondé au XIIe siècle par une partie du peuple arménien fuyant l'invasion seldjoukide, le royaume de Cilicie put assurer la paix et la stabilité à sa population pendant deux siècles, et favoriser ainsi grandement l'épanouissment des arts et principalement de la miniature : " art de luxe dont les commanditaires étaient des membres de la famille royale ou de la haute noblesse [...], c'était une peinture raffinée, à personnages nombreux, décor foisonnant, ornements très soignés, sur riche fond d'or " 10. La fin de la domination seldjoukide au XIIIe siècle laissa la Grande Arménie libre mais morcelée en de nombreuses principautés affranchies de tout administration centrale jusqu'à l'invasion mongole. Conscients de leur importance politique et encouragés par la grande latitude dont ils jouissaient, la plupart des princes eurent à cœur de favoriser l'épanouissement des arts sur leurs terres par la fondation d'écoles dont le prestige pourrait ensuite rejaillir sur leur famille. La Grande Arménie connut ainsi plusieurs écoles régionales, dont celle des régions du nord-est, celle de Siounie, de l'Artsakh et de Haute-Arménie au nord-ouest, et celle du Vaspourakan au sud, la plus florissante. Malgré les caractères propres à chacune de ces écoles régionales, se dégagent certains traits communs : "simplicité et monumentalisme, gamme assez réduite des couleurs vives, caractère très décoratif " 11. 1. Les miniatures du royaume de Cilicie. La miniature arménienne cilicienne apparut dès la fondation du royaume arménien de Cilicie au XIIe siècle. Les premiers miniaturistes qui vinrent s'établir en Cilicie étaient pour la plupart issus des écoles de Grande ou de Petite Arménie, et leur art, profondément enraciné dans la tradition arménienne, s'inscrit dans la continuité de la miniature arménienne pré-cilicienne. Les miniaturistes de Cilicie prirent cependant certaines libertés dès le XIIe siècle en ne se limitant plus à l'illustration des seuls évangéliaires, mais en enrichissant de leur art des bibles, des hymnaires, des lectionnaires, ainsi que divers ouvrages non-liturgiques, dont le Livre des prières de saint Grégoire de Narek. L'usage en fut certainement introduit par ceux des miniaturistes ciliciens qui connaissaient la tradition byzantine, soit par leurs voyages, soit par leur formation initiale dans les écoles de Petite Arménie 12. La représentation de scènes bibliques tirées de l'Ancien Testament, comme l'arbre de Jessé ou le passage de la mer Rouge, furent autant d'innovations au sein d'une tradition qui n'avait encore illustré que les épisodes les plus importants de la vie du Christ. La présence d'ateliers aux monastères de Drazark et de Skevra dès le XIIe siècle est attestée : la palette traditionnelle s'y enrichit de couleurs plus vives et les compositions gagnèrent en raffinement. Mais l'école cilicienne ne se constitua qu'entre 1250 et 1270 au monastère de Hromkla, siège patriarcal de Cilicie, à l'instigation du peintre Kirakos. Thoros Roslin en fut le représentant le plus illustre : probablement d'origine germanique, il signa sept manuscrits entre 1256 et 1268 et exerça son art de peintre et de copiste au monastère même de Hromkla, entouré de nombreux élèves. Il ressort de ses compositions une grande harmonie, principalement dans le choix des motifs architecturaux ou paysagers discrètement disposés en arrière-plan des scènes représentées. Les personnages sont drapés de vêtements libres mais mesurés ; les expressions du visage sont modérées et renvoient aux sentiments les plus divers sans excès pathétique ; les traits sont d'une grande beauté et portent la marque de la grâce divine ; le modelé des corps est souple et leurs proportions sont réalistes ; les attitudes sont libres et gracieuses. " L'une des particularités de son art réside dans le souffle nouveau que Roslin donne aux compositions traditionnelles en s'inspirant directement du texte biblique et de la réalité ou en laissant libre cours à son imagination. Dans la Descente aux limbes peinte en 1265, le Christ est suspendu dans l'air, Adam et Eve le regardent angoissés ; dans le Jugement dernier de 1262, les Vierges folles sont refoulées sur le côté par un apôtre, tandis que les anges roulent les bandeaux du ciel [...]. Dans le Passage de la mer Rouge, de 1266, l'effet dramatique est rendu par l'animation des figures, la disposition des groupes et le choix des couleurs ; un ange armé d'une épée s'élance du haut du ciel vers les Egyptiens " 13. Durant les décennies qui suivirent, la miniature cilicienne évolua sensiblement vers une émotivité toujours plus marquée. Entre 1270 et 1280, des peintres exerçant probablement à Sis, capitale du royaume, illustrèrent de somptueux manuscrits dits royaux dans un style maniériste : " leurs personnages ont des attitudes impétueuses et des expressions qui accentuent le contenu émotif des scènes. Les teintes sont vives, les draperies qui épousent les corps sont couvertes de hachures d'or. Les végétations luxuriantes des vignettes et des marges abritent tout un monde fantastique " 14. Certains élèves de Thoros Roslin, comme Yovasap de Skevra (vers 1273) et l'auteur anonyme de l'Evangile de la reine Keran, furent parmi les premiers à accentuer la charge émotive des scènes représentées. Progressivement à partir de 1280, l'évolution de la peinture cilicienne est telle que " les scènes relèvent d'un pathétique presque baroque. Dans un décor onirique, les scènes évangéliques sont dramatisées, les attitudes extravagantes, les visages tourmentés " 15. 2. Les miniatures du Vaspourakan. Romaric THOMAS 1 Le monde merveilleux de l'enluminure, P. DONABEDIAN, dans Arménie : 3000 ans d'histoire, Les dossiers d'archéologie, n° 177 H, décembre 1992, p. 66. 2 Ce carnet de modèle est conservé au monastère mekhitariste Saint-Lazare à Venise. 3 L'Arménie au moyen-âge, J.-M. THIERRY, Editions du Zodiaque, coll. Les Formes de la nuit, 2001, p. 85. 4 Le monde merveilleux de l'enluminure, P. DONABEDIAN, p. 66. 5 L. DOURNOVO. 6 Le monde merveilleux de l'enluminure, P. DONABEDIAN, p. 66. 7 Ibid., p. 67. 8 Ibid. 9 Ibid. 10 Ibid., p.70. 11 Ibid., p.68. 12 Il est intéressant de noter que l'illustration de différents ouvrages autres que les évangéliaires ne fut pas comprise par les peintres ciliciens comme étant contraire à la tradition arménienne, alors même qu'ils en avaient empruntés l'usage à l'art byzantin, malgré la méfiance que l'Eglise arménienne entretenait généralement à l'encontre de l'iconographie byzantine. S'il est permis de garder sa préférence à l'illustration des seules scènes évangéliques, que l'on peut légitimement considérer comme le témoignage d'une pratique plus ancienne, il n'en demeure pas moins que les miniaturistes arméniens de Cilicie surent introduire un nouvel usage qui permit un enrichissement considérable de l'enluminure arménienne. 13 Le monde merveilleux de l'enluminure, P. DONABEDIAN, p. 70. 14 Ibid., p.72. 15 L'Arménie au moyen-âge, J.-M. THIERRY, p. 271. |
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© 2002 Romaric THOMAS |