KHATCHKARS


Les premiers khatchkars (litt. pierre à croix : de khatch, croix, et kar, pierre) apparurent dans le royaume d'Ani, et plus exactement en Siounie occidentale, à la fin du IXe siècle. Figurations de la croix propre à l'art chrétien arménien, les khatchkars sont des stèles aplaties ornées d'une ou plusieurs croix et dont la finalité est essentiellement mémoriale. Erigés isolément ou en groupe, ils jonchent les terres arméniennes par milliers sans que deux exemplaires soient identiques.

I. L'histoire du khatchkar : l'image de la croix

II. La symbolique du khatchkar

Les khatchkars furent essentiellement érigés comme monuments funéraires témoignant de l'intercession des commanditaires pour le salut de leurs défunts, dont les noms étaient gravés sur la face ou au dos des pierres. Dressés pour la plupart près des tombeaux (sur socles ou sur mausolées), certains furent cependant érigés en mémoire d'une victoire militaire, de l'érection d'un édifice ou d'un évènement considéré comme important. Certains khatchkars furent également réemployés ou même conçus pour intégrer les murs d'édifices, notamment pour être encastrés dans les façades d'églises.

La conception et l'emploi du khatchkar trouvent leur pleine signification dans la croix. Mais contrairement à la tradition catholique romaine qui tendra à accentuer les souffrances du Christ jusqu'à concevoir la croix exclusivement comme l'instrument de son supplice et de sa mort, l'Eglise arménienne ne rompit jamais avec la tradition apostolique pour laquelle la croix fut dès l'origine le symbole de la victoire du Seigneur sur la mort. La croix, comprise par la tradition apostolique comme le prélude de la résurrection du Christ, fut transfigurée, et d'instrument de mort, devint le double signe de la victoire de Notre Seigneur sur la mort et de la résurrection de tout homme. La croix représentée sur les khatchkars est donc moins l'instrument menant à la mort que " le signe vivifiant du Seigneur Dieu, notre créateur ", par lequel nous sommes assurés de la résurrection, pour la vie éternelle ou pour la damnation. La compréhension apostolique de la croix comme prélude de la résurrection du Christ éclaire parfaitement la représentation qui en est faite sur les khatchkars :

1. La croix est représentée comme un arbre de vie : des pousses naissent du pied de la croix et s'épanouissent en feuilles latérales. Par la résurrection du Christ, le bois mort de la croix s'est mis à fleurir et à donner la vie.

2. Le Christ n'est jamais représenté crucifié : si la tradition apostolique, pleinement consciente de la passion du Christ, confesse la réalité de ses souffrances et de son supplice sur la croix, elle ne cherche toutefois pas à représenter l'instant de la crucifixion du Seigneur (dont la mémoire est transmise par les Ecritures plutôt que par l'image), mais le signe éternel de sa victoire sur la mort. Il existe cependant quelques khatchkars des années 1270-1280 représentant le Christ en croix : certains s'empresseront d'y voir une influence catholique romaine à une époque où le prosélytisme des ordres monastiques venus d'Europe occidentale se faisait toujours plus insistant parmi le peuple arménien. Mais pareille interprétation, quelque peu hative, ne résiste pas à un examen plus approfondi : les khatchkars dont la croix supporte ainsi la figure du Christ représentent la Décrucifixion et sont appelés Aménapeurkitch ou Sauveur de Tous. Ils représentent le Christ, non pas souffrant sur la croix, mais ayant " remis l'esprit " et entouré de ceux qui descendront son corps pour l'ensevelir. La figuration de la Décrucifixion appelle un enchaînement de pensées qui conduit de la mort du Seigneur à son ensevelissement et à sa résurrection. Elle permet donc d'associer étroitement la mort et la résurrection du Christ, par lesquelles le Salut fut désormais offert à l'humanité. La représentation du Christ mort sur la croix symbolise dès lors l'accomplissement du Salut (d'où l'appellation de Sauveur de Tous), en portant toute l'attention sur l'achèvement. Les khatchkars du Sauveur de Tous témoignent à cet égard d'une compréhension très vive de la Décrucifixion, qui récapitule à elle seule le mystère de la victoire du Christ sur la mort. Il est peu probable que la figuration du Christ en croix, sur une période de dix ans seulement, ait été le fruit d'une influence romaine, à une époque où la représentation catholique de la croix, qui tend à illustrer principalement la passion et les souffrances du Christ, émergeait à peine. Tout au contraire, il semble que les khatchkars du Sauveur de Tous aient cherché à accentuer la signification salutaire et symbolique du " signe sacré de la croix de Notre Seigneur " en trouvant dans la descente de croix l'expression parfaite de l'unité de la mort et de la résurrection du Christ, par lesquelles le Salut fut donné à l'humanité.

3.

La croix comprise comme le symbole de la victoire du Christ sur la mort est le signe par excellence de la résurrection promise à tout homme et du salut offert à tous par le Sauveur : il n'est donc pas surprenant qu'elle soit dressée près des tombeaux, en signe d'espérance du salut pour les défunts et en rappel de la résurrection promise à ceux qui

Tout comme les églises, les khatchkars sont orientés vers l'est, la face sculptée regardant vers l'ouest.

III. Les différentes variétés de khatchkars

1. Les khatchkars primitifs arqués.

Les khatchkars primitifs arqués sont les plus anciens. " Ils portent une croix en relief à extrémités pattées à deux boules, montée sur une petite hampe ; elle (la croix) est insérée sous une arcature plein-cintre reposant sur deux demi-colonnes par l'intermédiaire d'impostes. Le pied est fleuri (feuilles stylisées à renflement terminal recourbées en dedans) ". Cette figuration de la croix, probablement inspirée du décor des sarcophages paléochrétiens, prospéra de la fin du IXe siècle à la fin du Xe siècle en Siounie, notamment à Hortoun (876), Metz Mazra (881), Kecout (886), Karmrachen (990) et Noradouz (996).

2. Les khatchkars à ceinture à bouquet.

Les khatchkars à ceinture à bouquet semblent être originaires du canton de Chirac, avant de connaître un grand succès et de se répandre dans l'Aragatzotn et le Nig. Ils " ont une forme rectangulaire avec cadre rectangulaire. La croix, de type latin à extrêmités trèflées, présente un décors variés (torsades, tiges feuillues). Le pied fleuri est fait de feuilles stylisées, maintenues au milieu par un lien et dont les extrémités enroulées touchent les bras horizontaux. Le pied surtout est remarquable : il repose sur un médaillon rond ou carré et présente en son milieu une sorte de ceinture d'où partent horizontalement deux gros bouquets feuillus distincts du pied fleuri. Les marges sont en carrés étagés cernés par un entrelac contenant des croix, des motifs floraux en S, des entrelacs de cercles et de demi-cercles, de vannerie, de swastikas [...]. La ceinture à bouquet paraît d'inspiration ommeyade ou abasside tandis que les motifs marginaux correspondent à des thèmes nouveaux, caractéristiques de l'école d'Ani ".

3. Les khatchkars du Sauveur de Tous.

Les khatchkars du Sauveur (Amenaperkitch) appararurent à la fin du XIIIe siècle : quatre exemplaires seulement nous sont parvenus, tous situés sur des terres appartenant aux Mamikonian (Haghbat, 1273 ; Cimenkent, 1279 ; Dsegh, 1281 ; Martz, 1285) et probablement de la même main, celle du sculpteur Vahram qui signa le khatchkar de Dsegh.

" Ils figurent le moment de la Décrucifixion, thème archaïque peu courant (Jn 19, 38-39), qui est ici conforme aux représentations les plus anciennes, avec Joseph d'Arimathie orant à droite de la croix et à gauche Nicodème arrachant un clou sans avoir recours à une échelle. Le thème est toutefois enrichi ici de la présence de la Vierge et de saint Jean ". Contrairement à ce qu'on a pu penser, les khatchkars du Sauveur ne trouvent pas leur origine dans l'icône de l'Incarnation de Darivnk, dont l'iconographie est très différente.

4. Les khatchkars à triple croix.

Les khatchkars à triple croix firent également leur apparition au XIIIe siècle et se rencontrent couramment. Ils paraissent symboliser le Christ entre les deux larrons. " La croix centrale est la plus importante, les croix latérales occupent le quadrant inférieur ".

" La formule à trois croix simples est la moins répandue. Les croix peuvent être isolées ou partir de l'épanouissement du pied fleuri. On les rencontre surtout en Ayrarat ou en Siounie occidentale ".

" Les khatchkars à trois croix sur piédestal (XIIIe-XIVe siècle) sont très fréquents (Sourb-Gueghard). Le pied fleuri disparaît. Les croix reposent sur une base rectangulaire par l'intermédiaire d'une hampe parfois enrichie d'un globe, comme dans certaines pièces d'orfèvrerie. L'ensemble évoque une riche table d'autel ".

Les khatchkars à trois croix sur bras (XIIIe-XVIe siècle) se caractérisent par le remplacement du pied fleuri par un avant-bras plié dont la main tient une petite croix. Il s'agit de la transformation baroque d'un pied fleuri schématique (le lien devient manchette, l'épanouissement des feuilles, doigts) ". On les rencontre dans trois principaux sites : Makaravanqh, Herher et Gavar.

5. Les khatchkars-mausolées.

Les khatchkars-mausolées " sont assez répandus en Aragatzotn et se présentent sous deux formes : soit un khatchkar unique arqué, soit un double khatchkar rectangulaire sous tympan. Ils sont logés au fond d'une arcature surmontée d'un toit en bâtière ". La plupart de ces khatchkars sont anépigraphiques, mais leur finalité est certainement funéraire. Il semble qu'il s'agisse de mausolées édifiés du vivant des fondateurs en vue de leur ensevelissement.

Romaric THOMAS

© 2002 Romaric THOMAS