LE MOINE SELON LA TRADITION ARMENIENNE

par Dom Louis Leloir



En 1855, les Pères Mékhitaristes de Venise ont publié, en deux volumes, les Vies et Modes de Vie des saints Pères, selon la double traduction des anciens. La partie la plus importante de cet écrit est la collection arménienne des apophtegmes (vol. l, p. 413-722 ; vol, 2, p. 5-504) ; Wilhelm BOUSSET s'y réfère souvent dans son ouvrage très érudit, Apophtegmata. Studien zur Geschichte des altesten Mönchtums, Tübingen, 1923. Malgré quelques erreurs de détail inévitables, l'essai d'identification par Bousset des diverses pièces de la collection arménienne est souvent d'une exactitude remarquable, et son ouvrage demeure un précieux instrument de travail.

Rappelons ici que les " Apophtegmes des Pères " sont parfois des anecdotes édifiantes, plus ordinairement des sentences, nées en divers endroits et à diverses époques des premiers siècles, mais principalement aux IVe et Ve siècles, dans la Basse-Egypte, au cœur des déserts célèbres de Scété, de Nitrie et des Cellules. Leur occasion a été le plus souvent l'arrivée de jeunes recrues et la nécessité de répondre à leurs problèmes autant que de leur donner une formation appropriée à leur nouvel état de vie. Installés à proximité ou dans la cellule même d'un frère plus ancien, qui avait l'habitude du désert et jouissait du charisme de la parole, les candidats à la vie monastique cueillaient ses avis de direction, fruits mûrs d'une longue expérience spirituelle. D'autres fois, c'est le colloque fraternel de deux anciens, renommés pour leur prudence et leur vie, qui les a amenés, l'un ou l'autre, à exprimer en mots brefs et percutants une règle de vie. Propagés d'abord par tradition orale, puis fixés peu à peu par écrit, ces " apophtegmes " ont eu une influence extraordinaire, et nous en vivons encore. Ils se présentent donc comme des avis occasionnels, et souvent fort laconiques, dont le but est immédiatement pratique, mais qui sont commandés par une doctrine plus étendue que celle qu'ils suggèrent immédiatement, car il est bien des points dont vivaient les Pères du désert, et dont ils ne parlaient pas. Ce qu'ils ont laissé échapper, chaque fois que la formation de leurs disciples l'exigeait, et qui nous est parvenu, vaut parfois son pesant d'or.

Les collections grecques des apophtegmes apparaissent surtout sous deux formes :
l. La forme " alphabético-anonyme ", dont une première série est dite " alphabétique ", parce que les apophtegmes y sont groupés d'après leurs auteurs, énumérés l'un après l'autre selon leur ordre alphabétique. MIGNE, Patrologie grecque, 65, 71-440, reproduit cette première série, éditée déjà par J. B. COTELIER en 1677. Le titre d'" anonyme ", donné à la deuxième série, sert surtout à caractériser les apophtegmes édités par F. NAÜ dans la Revue de l'Orient Chrétien, de 1907 à 1913, les divers auteurs de ces morceaux n'ayant pu être identifiés. Les collections orientales, et notamment la collection arménienne, ajoutent à la liste de Nau plusieurs pièces, également anonymes 1.
2. La forme " systématique ", dans laquelle les apophtegmes sont réunis, plus ou moins heureusement, selon les thèmes dont ils traitent. Le classement était malaisé : plusieurs apophtegmes chevauchent sur divers thèmes à la fois. MIGNE, Patrologie latine, 73, 851-1022, reproduit la traduction latine de Pelage et Jean, par laquelle la collection systématique grecque nous est connue. Cette traduction est souvent désignée par le sigle PJ, lettres initiales des noms de ses deux auteurs 2.

Le titre général des deux volumes édités par les Pères Mékhitaristes parle de double traduction. Sans doute est-il bon de préciser que, du moins pour les apophtegmes, la première recension se trouve distribuée en deux textes parallèles, mais différents, dont l'un est mentionné dans le corps du texte, tandis que l'autre est reproduit, en plus petits caractères, en bas de chaque page ; certains apophtegmes du corps du texte n'ont pourtant aucun parallèle dans le texte du bas. La recension dite deuxième, et que la double forme de la première recension pourrait, d'un certain point de vue, faire considérer comme troisième, n'est plus un texte parallèle. Introduite par le titre Restes de la seconde traduction, elle contient parfois, il est vrai, des apophtegmes de contenu identique à ceux de la première version, avec de simples différences littéraires ; mais il s'agit là d'exceptions ; plus souvent, les apports sont nouveaux.

La collection arménienne est systématique, et répartie en dix-neuf traités. Les titres 1-17 de la collection arménienne coïncident, ou presque, avec ceux de Pelage. Ceci vaut même pour le titre du traité 10 : " Du jugement divin et droit ", car il n'est qu'un équivalent paraphrastique du " De discretione " de Pelage. Le titre du traité 18 : " Des pères qui discernent les secrets de l'âme et font des prodiges " correspond, à la fois, au titre du dernier traité de Pelage et à celui des deux premiers traités de Jean : P 18 et J l : " De praevidentia sive contemplatione " ; J 2 : " De sanctis senioribus qui signa faciebant ". Et le titre du traité 19 : " Sur le mode de vie des Pères " correspond au titre de J 3 : " De conversatione optima diversorum sanctorum ".

Si les titres des traités des deux collections, arménienne et latine, sont identiques ou à peu près, le contenu est, par contre, largement différent. Je ne compte pas étudier ici les sources de cette diversité. Je constate simplement le fait, et j'en tire une conclusion: le moine tel que l'a conçu et voulu la tradition arménienne par son choix des apophtegmes doit avoir une physionomie propre, et il vaut certainement la peine de chercher à en déterminer les traits. C'est ce que je voudrais essayer de faire, à partir du seul premier traité, " sur la vertu parfaite " (p. 413-492). Au point de départ cependant, je citerai la dernière sentence du deuxième traité, " sur le repos " ou " hesychia " (p. 493-518) et la troisième sentence du troisième traité, " sur la componction et les larmes " (p. 519-563), parce que l'une et l'autre semblent très utiles pour expliquer les attitudes essentielles des Pères du désert. Parlant de l'humilité (III), je citerai également une sentence prise dans Nau qui se trouve peut-être dans la collection arménienne, mais je ne l'y ai pas encore rencontrée. Mon but, qui est de chercher à fixer les traits principaux de l'image du moine, telle que l'ancienne tradition arménienne la comprenait, est donc uniquement spirituel. Je souhaiterais qu'il se dégage de cette brève étude, à l'honneur de la spiritualité arménienne, une claire perception et de sa cohérence et de sa solidité, qualités qu'elle possède sans aucun doute.

I. Responsabilité du moine et austérité de la vocation monastique.

Une constatation fondamentale, mais mélancolique, sur laquelle se termine le deuxième traité, et qui revient au début du troisième, c'est qu'il y a peu de moines vraiment réussis, pleinement entrés dans leur vocation, profondément pénétrés de son esprit, fidèles sans défaillance à toutes ses exigences. Rapportant une sentence de l'abbé Ammonas, et la faisant sienne, Poemen dit : " Un homme peut demeurer cent ans dans sa cellule, sans apprendre comment il y faut demeurer " (518) 3. Et Silvain raconte comment, ravi un jour en extase, il a été transporté au jugement de Dieu. Il a vu " beaucoup de moines s'en aller vers les tourments et beaucoup de séculiers vers la vie éternelle " (520) ; au souvenir de cette vision, des larmes intarissables lui coulent le long des joues, car cette révélation l'a atterré. S'il y a donc bien des manières fécondes d'utiliser le repos en Dieu dont la vie monastique donne l'occasion, il y a aussi mille manières de mettre en échec son orientation charismatique et même de rendre complètement stérile un long séjour au désert ou au cloître.

Beaucoup de gens du monde vivent dans la sainteté, la gravité, n'acceptent aucune compromission avec le mal et multiplient les aumônes. L'on rencontre parfois, d'autre part, des moines gloutons, fornicateurs et sans charité. Parce qu'ils portent l'habit monastique et le nom de moines, et qu'ils font beaucoup de prières, on les considère comme des gens parfaits. En réalité, l'oubli de la pénitence, en vue de laquelle Dieu les a appelés à la vie monastique, la négligence de la volonté de Dieu, à laquelle ils préfèrent leur propre volonté, les dirigent droit vers l'enfer. Il est en effet bien des péchés que Dieu supporte de la part des mondains, car il est tant de circonstances qui les en excusent; les anachorètes, au contraire, n'ont aucune excuse à alléguer, et ils seront, dès lors, jugés plus sévèrement (458-459).

La vocation monastique ne peut donc être vécue avec légèreté. Plus que n'importe qui, le moine doit se faire violence pour le royaume de Dieu (420 ; cfr Mt II, 12) ; dans toutes ses œuvres, il doit se forcer et se secouer (436), en vue de l'incessant dépassement qu'on attend de lui. Il y a des âmes ferventes, qui montrent plus de sollicitude pour Dieu en une heure que des paresseux en cinquante ans (468) ; on trouve malheureusement, parmi les moines, des paresseux de ce genre. Il faudrait que tout moine acquière une perception nette des exigences divines, et comprenne clairement et de façon décisive que Dieu doit être servi totalement et uniquement : Personne ne peut servir deux maîtres (Mt 6, 24), et personne non plus ne peut prétendre goûter à la fois la douceur du monde et celle de Dieu (464). Jean Moschus cite le cas d'un marchand de perles précieuses qui fait jeter à la mer par ses serviteurs tout son immense trésor, fruit du travail de toute une vie, parce qu'il a appris avec certitude qu'on veut le tuer pour lui voler ses richesses. Comment l'amour de Dieu ne nous amène-t-il pas à perdre tout, très joyeusement, en vue de faire sa volonté ? Si celui qui destitue sera destitué du royaume des cieux, celui qui est destitué des biens d'ici-bas héritera des biens de l'au-delà. Malheureusement, la crainte de la mer ou même seulement d'un chien obtient souvent de l'homme plus que ne peut obtenir la crainte de Dieu (474-475).

La perfection est cachée dans la croix du Christ, et il est impossible de posséder le Christ autrement que par un dur effort et la souffrance. Aussi le moine doit-il préférer les afflictions au repos, l'ignominie à la gloire (450). Le moine doit être sot pour Dieu (cfr l Co 4, 10) ; il le sera s'il bénit celui qui l'injurie ; si, à table, il prend les mets les moins bons ; si, ayant à faire choix d'un vêtement, il préfère un vêtement simple à un vêtement somptueux. Le Christ n'est-il pas passé pour nous par tous les états de vie : enfant, lecteur, diacre, prêtre, souverain prêtre, mais aussi brigand, puisqu'il a été mis en croix entre deux bandits ; et n'a-t-il pas, pour nous, supporté tous les tourments ? Nous, pourtant, nous refusons de supporter pour lui, fût-ce dans une mesure minime, injures et affronts (454-455).

Le moine doit être à la fois soldat et martyr ; les adversaires contre lesquels il lutte, c'est Samayel, le prince du péché, et les passions d'impureté, de colère, d'avarice et de dureté de cœur, qu'il doit dominer et répudier ; s'il y parvient, il sera un témoin du Christ et un continuateur des martyrs. Si le moine n'a pas de combat à livrer, qu'il s'en inquiète et s'en humilie : c'est que Dieu l'estime trop faible (433-434). Pour le moine fervent, le combat est continuel et il ne laisse jamais de répit. Le combat le plus fréquent sera celui des pensées et désirs ; c'est dans celui-là surtout que le moine donnera sa mesure, et c'est en ayant, nuit et jour, les mains élevées vers le ciel qu'il obtiendra le secours de Dieu (462).

Les efforts que les démons font auprès des gens qui vivent dans le monde sont minimes, au regard de ceux qu'ils font auprès des moines. Ils est bien des mondains dont ils triomphent dès le premier combat ; sans grande difficulté, ils obtiennent d'eux qu'ils fassent bonne chère et qu'ils s'enivrent, qu'ils multiplient les adultères, déchirent la réputation de leur prochain, fraudent et volent à plaisir, tout en gardant une conscience très tranquille ; sachant qu'ils les ont définitivement gagnés, ils ne s'en occupent plus guère, et c'est aux moines qu'ils réservent leurs efforts les plus nombreux et les plus violents. Continuellement en lutte avec le démon, les moines seront parfois vainqueurs, et parfois vaincus, mais, de toute manière, toujours en combat. Et c'est pourquoi tant de vigilance, de méfiance d'eux-mêmes et de componction leur est nécessaire.

N'est vraiment moine que celui qui s'est crucifié parfaitement, renonçant à tout avantage humain, d'honneur, de nourriture, de boisson ou de vêtement, prêt à recevoir tout opprobre avec humilité et gratitude (461-462).

Lorsque nous demandons à Dieu de ne pas nous induire en tentation (cfr. Mt 6, 13), nous ne lui demandons pas de nous épargner celle-ci, mais simplement d'en proportionner l'intensité à nos forces, et nos forces à son intensité (466). Comment n'écouterait-il pas cette prière, lui qui a dit : Je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds serpents, scorpions, et toute puissance de l'Ennemi, et rien ne pourra vous nuire (453 ; Lc 10,19).

Si la coule est le symbole de l'innocence, la tunique est celui de la croix, et la ceinture celui de la virilité et du courage (454) ; par son habit même, le moine est donc invité au combat, comme au support patient de toute épreuve. Pour purifier le désert des démons, il faut l'austérité et la sueur (447), le renoncement aux délices corporelles (449). Pour vivre d'esprit, il faut avoir connu la faim, la soif, le froid (441). Le moine doit haïr le bien-être du corps et pratiquer l'austérité, avec bon sens et discernement pourtant, et dans la mesure où ses forces le lui permettent, car les moines ont le même corps faible que les autres hommes, et il leur est dès lors bien nécessaire de manger, boire et dormir. Ils ne mangeront pas en dehors des repas, mais, lorsque le moment de ceux-ci est venu, ils prendront avec simplicité et sobriété ce qui leur sera offert.

Leur nourriture devra d'ailleurs être frugale et sans apprêts exagérés ; il convient, en effet, que le moine se contente du strict nécessaire. Ce serait pourtant sottise que de livrer le corps à la mort avant l'heure opportune ; nous devons attendre celle-ci avec patience et simplicité (415 ; 419 ; 437 ; 444 ; 458 ; 467). De toute manière, le moine doit racheter le temps (cfr Ep 5, 16) ; il le fera en profitant de toutes les occasions que ces jours de malice (ibid.) lui apportent de pratiquer les vertus difficiles de patience et d'humilité, grâce auxquelles il convertira le mal en bien (446).

La patience de Job, animée de la grâce de Dieu, est un modèle pour tous les moines (465). Les tribulations sont la pluie bienfaisante qui féconde la vie spirituelle : pour acquérir les vertus du moine, il faut supprimer les vices contraires, ce qu'on ne peut réaliser sans accueillir avec générosité les afflictions et tribulations de chaque jour (446-447).

Si nous acceptions joyeusement les épreuves et les tourments, les commandements de Dieu n'auraient plus rien de pénible pour nous (473).

En effet, ce que nous faisons spontanément et avec sérénité nous profite beaucoup. Or on ne peut atteindre à cet état sans se faire violence à soi-même et sans apprendre à bien réagir en toute tribulation. Il n'est aucune vertu qui ne s'acquière sans qu'on y mette le prix du temps et celui de grands efforts, sans que surtout intervienne le secours de Dieu, qui seul rend efficaces nos désirs et nos labeurs. La grâce de Dieu, accueillie dans un cœur généreux et mortifié, peut tout réaliser, et c'est ainsi, par exemple, que Moïse, après avoir été chef de brigands, est devenu un des premiers parmi les saints du désert (453 ; 480-481).

Les afflictions sont donc le médecin de l'âme et, sans épreuves, il n'y aurait plus de saint ; les malfaiteurs dont nous sommes les victimes sont, en réalité, nos bienfaiteurs (469-470). Aussi les démons craignent-ils celui qui garde sa joie dans les tourments, blessures, pertes, opprobres et mépris (468), car c'est en ceux-ci et par eux que se continue la victoire de Jésus.

II. Renoncement au monde et pauvreté.

Tous les anciens n'ont pas parlé avec la même sévérité des rapports des moines avec les femmes ; certains passages, notamment, de S. Ephrem et de Philoxène de Mabboug ont une note très modérée. Aujourd'hui, en tout cas, prêtres, moines et religieux se rendent mieux compte, par exemple, de tout ce que le dialogue avec des moniales et des religieuses peut leur apporter. Celles-ci ont toujours été persuadées qu'elles pouvaient beaucoup recevoir des hommes, mais l'orgueil masculin a porté bien des prêtres et des religieux à traiter avec un certain mépris des religieuses qui les dépassaient peut-être en générosité, finesse et bon sens et dont ils auraient pu, sans doute, beaucoup apprendre.

Il demeure, d'autre part, tout aussi nécessaire au vingtième qu'au quatrième siècle, que le moine, bien loin de sortir à tout propos de son abbaye pour aller au monde, sorte, au contraire, " de la communauté ecclésiale et sociale ", comme l'a dit Paul VI, " pour de là nous faire entendre l'accent attirant de sa prière calme et absorbée " 4 en Dieu. Le moine doit donner au laïc ce que celui-ci ne peut recevoir dans le monde. Il n'y parviendra qu'en prenant de la distance vis-à-vis du monde, tout en lui étant du reste très accueillant et en veillant à demeurer sensibilisé à ses problèmes. Car il faut qu'il y ait des échanges entre les laïcs et les moines : le moine, si fixé qu'il soit par la stabilité à l'intérieur de son cloître, appartient au Corps mystique et à tous ses membres. Il donne à ceux-ci un témoignage de vie qu'il cherche à garder lisible pour eux, une prière qui doit embrasser l'univers, cette parole réconfortante, éclairante et pénétrante, que tant d'âmes viennent chercher entre les murs des hôtelleries monastiques. Si les monastères sont fidèles à sauvegarder à leurs membres des conditions suffisantes d'isolement et de vraie solitude, s'ils ne les laissent pas s'éparpiller à travers le monde en pérégrinations pour lesquelles ils n'ont pas mission et que l'Eglise n'attend pas d'eux, s'ils peuvent leur ménager cette ambiance priante dans laquelle s'épanouira la passion des intérêts de Dieu et de son Eglise, les moines seront capables de semer une grâce d'intériorité chez ceux qui les fréquentent et de leur rendre calme et confiance ; ils leur apprendront à " vivre avec eux-mêmes " 5 et à entendre, au fond de leur âme, ces appels à plus d'intimité avec le Seigneur que la fébrilité du monde moderne les empêche souvent de percevoir. Si, en même temps, les moines savent ouvrir les yeux sur les nécessités et les aspirations de leur temps, s'abstenant de tout repliement sur eux-mêmes, étant prêts à se faire tout à tous et à offrir à toute âme et à chacun de ses problèmes leur sympathie et leur compréhension, leur influence se renouvellera de siècle en siècle, restant perpétuellement jeune et profonde.

Il en est peu, parmi les anciens moines, cénobites ou solitaires, qui auraient refusé de pareilles vues. Elles leur étaient pourtant moins familières qu'à nous et, unanimement, ils auraient demandé qu'on ne permette l'accueil du monde qu'à celui qui a vraiment quelque chose à lui donner et s'est d'abord ancré solidement dans l'intelligence et l'amour de sa vocation, ainsi que dans la contemplation de Dieu. De telles réserves étaient et demeurent tout à fait pertinentes.

Parmi les dangers qu'entraîne la fréquentation des séculiers, il y a celui des cadeaux qu'ils nous offrent, du bien-être et du confort qu'ils nous procurent. Or Dieu veut du moine qu'il n'ait que le strict nécessaire, et il ne l'en fera pas manquer. Ce que le moine a ou acquiert, qu'il le distribue au pauvre, malade et sans vêtement, dans lequel il doit voir le Christ ; le moine doit préférer donner que recevoir (cfr Ac 20. 35). Sans se croire obligé d'imiter tous les retranchements de certains Pères, qu'il admire du moins l'esprit de dépouillement de cet ancien qui, après s'être assis sur la pièce d'étoffé qu'il venait d'acheter, se soulevait légèrement pour permettre à un voleur dont il avait remarqué la présence de la lui enlever plus facilement, ou cet autre, qui se mettait à la poursuite de gens qui l'avaient pillé et dépossédé, en vue de les inviter à venir chercher dans sa cellule un ultime objet que, par mégarde, ils avaient oublié d'enlever. La vrai moine considère comme paille tout ce dont il jouit ou peut jouir, voire le monde entier même. Celui qui s'est dégagé de l'amour des biens d'ici-bas, possédera bientôt les vertus dans leur droite et pleine mesure. Dépouillé de tout, mais fidèle à prier Dieu, il verra Dieu l'assister, tout comme Daniel, auquel Dieu a fait apporter de la nourriture dans la fosse aux lions (cfr Dn 14, 33-39), car Dieu protège ses serviteurs. Si, au contraire, le moine cède à l'avarice à la manière de Judas 1'lscariote, il perdra la faveur de Dieu, la paix du cœur et la charité ; tout comme Judas, il s'étranglera l'âme et le corps.

Le renoncement au monde et aux choses transitoires est donc un renoncement définitif ; celui qui a opté pour l'état angélique ne peut revenir à l'état séculier. Non certes que les gens du monde soient plus mauvais que nous, mais ce qui est tolérable pour eux ne l'est plus pour nous, et ce qui n'est pas dangereux pour eux peut l'être pour nous. Que le moine ne fasse donc rien en vue de plaire aux hommes ; il n'y réussirait pas, et il déplairait à Dieu. Qu'il se rappelle plutôt la sentence de l'Apôtre : Si je voulais encore plaire à des hommes, je ne serais plus le serviteur du Christ (cfr Ga l, 10). Qu'il place, inébranlablement, sa confiance en Dieu, répétant avec le psalmiste: Qui s'appuie sur Yahvé ressemble au mont Sion : Rien ne l'ébranle, il est stable pour toujours (PS 125, l). Dieu n'aime-t-il pas l'âme qu'il a créée à son image plus que dix mille cieux et terres ? (414 ; 427-428 ; 436 ; 439-445 ; 450 ; 454 ; 457 ; 462 ; 467 ; 476 ; 482 ; 485-486 ; 490-492 ; etc.).

III. Humilité.

La vie monastique est une voie d'humilité (440), et aucun moine ne peut se confier dans sa propre justice (433). Celui qui veut mériter le nom de moine devra donc se considérer comme rien ; il n'a ni les vertus, ni la vie, ni les mérites du vrai moine (421 ; 455). Si le moine se compare aux autres, ce ne peut être que pour se dire et surtout s'estimer pire que tous (425 ; 449). Du moment que quelqu'un se croit au niveau des autres en œuvres et en paroles (430), il perd la grâce propre à son état. Si quelqu'un loue un solitaire, il en fait la proie de Satan (431).

Les démons se remuent d'autant plus pour tenter un moine qu'ils le voient progresser spirituellement, mais Dieu et ses anges sont là où il y a tentation à cause d'eux et le moine triomphera de la tentation par l'humilité et la confiance en la puissance et la bonté de Dieu. Le démon ne peut, en effet, entrer en nous que si nous lui faisons place : nous la lui refusons, dès que nous reconnaissons notre néant devant Dieu, et nous réfugions filialement en lui (457-458).

Si quelqu'un descend par l'humilité au fond des enfers, Dieu l'exaltera jusqu'aux cieux ; s'il s'exalte jusqu'aux cieux, Dieu le fera descendre au fond des enfers (471). Nistherôos le cénobite avait toujours gardé la paix dans les troubles, petits ou grands, qui survenaient au monastère, grâce à la résolution prise dès le début de sa vie monastique : " Lorsque j'arrivai au coenobium, je me dis à moi-même : Toi et l'âne, vous ne faites qu'un. De même que l'âne ne parle pas quand on le frappe, ne répond pas lorsqu'on l'injurie, ainsi feras-tu ; selon ce que dit le psalmiste : J'ai été comme une bête de somme devant toi et, à toute heure, je suis avec toi (424; cfr PS 73, 23).

Personne n'est capable d'épuiser par sa vie, si édifiante soit-elle, la richesse de l'idéal monastique. Jusqu'à son dernier instant, il doit, à l'exemple de S. Paul, oublier le chemin parcouru, et aller droit de l'avant, tendu de tout son être vers le but, en vue du prix que Dieu nous appelle à recevoir là-haut, dans le Christ Jésus (437; Ph 3, 14). Au moment de mourir, Pambo, qui n'avait jamais prononcé une seule parole répréhensible, et avait toujours gagné son pain, disait partir en présence de Dieu sans avoir commencé encore la vie monastique (453). Si bien, en effet, qu'un moine se soit comporté durant sa vie, il doit, en mourant, être convaincu qu'il a réalisé à peine un très faible début de ce qu'il eût dû faire (420). Les Pères du désert tenaient beaucoup à cette disposition, et ils la considéraient même comme fondamentale : " Un frère, qui avait quitté le monde et pris l'habit, se reclut lui-même en disant : Je suis un anachorète. Entendant cela, les vieillards vinrent, le firent sortir et le contraignirent à faire le tour des cellules des moines en faisant la métanie et en disant : Pardonnez-moi, car je ne suis pas un anachorète, mais un débutant " (Nau, 243).

Attendre de ne plus être ému pour répondre à celui qui nous a injuriés, c'est bien ; telle est la vertu des débutants. Mais la vertu des parfaits, c'est de ne plus être ému du tout ; celui qui se considère comme le dernier des hommes, n'aura aucune animosité à l'égard de ceux qui disent du mal de lui, et il gardera en tout le repos (479; 482483). Il faut donc toujours attendre, pour répondre à une injure, que le cœur se soit apaisé dans la prière, et la réponse ne sera alors rien d'autre qu'un essai de réconciliation avec le frère qui nous a maltraité ; nous voudrons imiter le Christ qui, insulté, ne rendait pas l'insulte, tourmenté, ne disputait pas (l Pt 2, 23), qui tendait son dos au fouet et ses joues aux coups et aux crachats ignominieux (ls 50, 6). Se désoler de paroles outrageantes est un indice de maladie spirituelle. Si nous vivions autant de jours que Mathusalem sans avoir compris cette loi élémentaire de la vie monastique, selon laquelle on doit y recevoir avec joie l'épreuve, les injustices et le mépris, nous aurions perdu notre temps (472). En ne supportant pas les injures, nous jetons nos trésors spirituels au fumier; nous devenons un fer inutilisable (473). C'est ce qu'oublie un instant la bienheureuse Dyonisia. Invitée par un frère à le réconforter par un peu de louange, elle le loue dans toute la mesure où elle le peut, mais non dans toute la mesure où le frère le désire. Devant la bordée d'injures qui s'en suit, Dyonisia perd un instant son calme intérieur, et songe à se venger. Un moine l'apaise en lui rappelant l'exemple du Christ et en affirmant que, chez le moine, le signe d'un véritable abandon du monde et de son esprit, c'est qu'il est " bon et imperturbable " (473).

Seuls les justes et les saints ont le privilège de subir l'outrage pour le nom du Christ. Lorsqu'ils en sont l'objet, leur réaction doit être pourtant d'attribuer plutôt cette injure à leurs péchés (477). Comment n'admirerait-on pas Pachôme qui, devant une dure remarque de son frère, s'humilia à tel point dans la ferveur et l'abondance des sueurs et des larmes, que la terre devînt boue sous ses pieds (468-469). Personne ne ment davantage et ne tient un langage plus inique que celui qui nous loue et nous canonise. Personne au contraire n'est plus véridique que celui qui déchire notre réputation et nous injurie. Il ne connaît d'ailleurs qu'un de nos méfaits entre des myriades d'autres. S'il connaissait toute la vérité, il fuirait loin de nous, tout comme l'on fuit loin d'un mauvais démon ou d'un cadavre en putréfaction. Si tous nos membres étaient langue, ils n'arriveraient pas à énumérer toutes nos fautes ; les pires médisants et les plus perfides ne connaissent qu'une petite partie de notre misère, et Dieu seul en connaît la surabondance.

Paul Evergetinos 2, 2, dont l'édition, arménienne des apophtegmes reprend le témoignage, raconte comment un jeune moine, quittant son père spirituel quelque temps après lui avoir prodigué les plus chaudes marques d'attachement, disait pis que pendre de lui derrière son dos. Mais, à chaque fois que l'on rapportait cela à l'ancien, celui-ci se disait : Voilà une bonne occasion que Dieu m'envoie de me purifier de ma vaine gloire; ce jeune frère est mon bienfaiteur, mon éducateur, mon médecin. Il répondait donc : II ne fait que dire la vérité, et même il n'en dit qu'une partie minime, car, s'il était informé de mes innombrables péchés cachés, que Dieu est seul à connaître, il devrait en dire bien davantage. Tout ce que dit ce jeune frère, il le dit en toute loyauté et en esprit de dilection. Et, souffrant des yeux, l'ancien traçait sur eux un signe de croix, disant : Par les prières de ce jeune moine qui dit tant de bonnes choses sur mon compte, guéris mon œil. Seigneur. L'œil de l'ancien fut aussitôt guéri, mais également, peu de temps après, l'animosité du jeune moine disparut (483-484). C'est, en effet, en nous accusant nous-mêmes que nous écartons les embûches du diable (490), et obtenons un repos que plus rien ne trouble (478). Jean Moschus raconte comment deux moines s'étant brouillés à la suite d'un malentendu, la paix ne fut rétablie entre eux que lorsque le plus ancien, dont la conduite en cette affaire avait été irréprochable, commença à s'accuser lui-même, disant que, s'il n'avait pas commis l'infamie que son ami lui imputait, il en avait commis mille autres (489-490).

C'est encore un manque d'humilité de la part d'un moine que de vouloir se dispenser de payer les taxes et les impôts que les séculiers paient; il semble demander par là qu'on l'honore comme un saint (478).

Qui n'avouerait que dans cette ultime remarque, autant que dans plusieurs des précédentes, moines et religieux d'aujourd'hui aient beaucoup à puiser ? S'il y a un orgueil clérical, il y a une susceptibilité monastique, dont les manifestations ne sont pas moins véhémentes et vindicatives, sous des formes qui peuvent être élégantes et courtoises, le moine blessé sachant attendre le moment opportun pour abattre plus sûrement l'adversaire. Une telle attitude est très éloignée de l'évangile, et proche de celle de Cain ; les Pères du désert l'avaient fort bien perçu, et il arrivait que le témoignage de leur patiente douceur amenât au désert et à leur école les séculiers qui les avaient offensés et qu'ils avaient supportés avec noblesse et grandeur (486).

IV. Rôle du père spirituel.

Les théoriciens, qui lisent volontiers les vies des Pères, écoutent leurs sentences, les admirent, y réfléchissent et les commentent, mais se gardent bien de les mettre en pratique, surtout dans ce qu'elles ont de pénible, pourront difficilement être de bons maîtres spirituels (453). A l'avis de Poemen, en effet, le vrai père spirituel doit remplir auprès des moines le rôle que jouait le serpent d'airain auprès des Israélites ; il suffisait de le regarder pour être guéri (cfr Nb 21, 9). Le seul spectacle du père spirituel, de sa vie, de ses vertus et de ses œuvres devrait pouvoir suffire, exprimant silencieusement, à tout candidat à la vie monastique, la voie à suivre (417-418). L'exemple du père spirituel est un mur contre les assauts du diable, et son simple contact doit dégager la suave odeur qu'exhale, dès le seuil, la maison du parfumeur (465). Il faudra donc que le disciple choisisse bien son père spirituel, et qu'il préfère à celui qui est célèbre celui qui est saint (418 ; 451 ; 465). Mais il faudra aussi que personne ne se mêle de vouloir enseigner les autres avant le temps, ni ne cherche à les sanctifier avant de s'être purifié et sanctifié soi-même. Il y a tant de farceurs et d'étourdis, qui veulent se mêler de diriger les autres, alors qu'ils sont incapables de se diriger eux-mêmes, qu'ils sont sans doctrine et pleins de l'esprit du monde (459-461). Tous devraient être semblables à l'abbé Jean qui, au moment de mourir, répondait aux frères qui lui demandaient une ultime consigne : " Je n'ai jamais fait ma volonté, ni enseigné à quelqu'un, une chose que je n'aie commencé par exécuter moi-même " (446). A l'exemple, le père spirituel devra joindre parfois le commentaire d'un utile conseil, et il lui faudra répondre aux questions de son disciple ; qu'il s'acquitte toujours de cette tâche avec tact et humilité (463).

Si la vertu et la compétence sont exigées du père spirituel, l'obéissance totale est demandée au dirigé : la soumission qu'il manifestera sera un moyen fécond d'exprimer son complet renoncement à ses volontés (414).

Aujourd'hui, dans les rapports de directeur à dirigé, nous insistons surtout sur la possibilité du dialogue ; les anciens n'étaient pas fermés à cette perspective, mais ils tenaient surtout à la soumission du disciple. Ils étaient moins préoccupés que nous d'épanouir la personnalité du candidat, mais plus soucieux de rendre celui-ci disponible à toutes les volontés du Seigneur. Les deux points de vue ne s'excluent pas ; ils sont plutôt complémentaires. Parmi les religieux qui sont au cloître ou au couvent depuis trente, quarante ou cinquante ans, il en est peu qui n'aient souffert de brimades de supérieurs donnant des ordres à tort et à travers, sans s'informer des attraits de leurs sujets ni tenir compte de leur degré de résistance psychologique. Si, Dieu compensant de temps à autre la maladresse de ses ministres, ce système a parfois donné de bons résultats, il a eu aussi l'inconvénient de tuer quelques personnalités, ou de créer des neurasthéniques ou des révoltés. Le régime de commandement par dialogue, prôné à l'heure actuelle, est plus intelligent, plus surnaturel aussi, car toute l'histoire biblique, de l'Ancien et du Nouveau Testament, est là pour prouver que des jeunes, des petits et des humbles peuvent posséder et rayonner bien des lumières. Jésus en a loué son Père : Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux habiles et de l'avoir révélé aux tout petits. Oui, Père, car tel a été ton bon plaisir (Mt II, 25-26). Et S. Benoît a fait remarquer dans sa Règle que " souvent Dieu révèle à un plus jeune ce qui est meilleur " (ch. 3). A abuser pourtant du dialogue, et à laisser les jeunes exprimer et imposer à tout propos leurs caprices et fantaisies, on se préparerait, à plus ou moins brève échéance, des religieux peu disponibles, voire même ingouvernables, et le climat de la maison, gâté par ce goût immodéré du changement dont sont marqués si souvent les jeunes, deviendrait douloureux pour les religieux anciens, parfois même intolérable. La disposition fondamentale à favoriser demeure donc bien celle à laquelle tenaient tant les Pères du désert : la docilité.

V. Silence, prière et travail.

Le moine doit garder son cœur en silence. Il n'y tolérera pas une pensée qui soit de nature à déplaire à Dieu (420) ; il ne jugera ni ne condamnera personne en son âme (434 ; 437) ; il évitera de se mêler des affaires des autres, se contentant de s'examiner et de s'accuser lui-même (449) : il sera lent à croire aux nouvelles et aux racontars (420), sachant que tant de choses sont dites avec légèreté, que tant d'opinions sont en vogue pour un temps, puis sont abandonnées à l'époque qui suit.

Il y a des colloques fraternels qui peuvent être extrêmement profitables. Telles ont été les réunions des premiers Pères ; ils n'en tiraient qu'avantages, et ces échanges fraternels, empreints de très simple et cordiale charité, étaient toujours le point de départ d'ascensions spirituelles. Mais il est aussi des réunions où interviennent médisances, intrigues et disputes ; elles sont une calamité (420).

Le Christ a dit que nous rendrions compte, au jour du Jugement, de toute parole oiseuse que nous aurions proférée (445 ; Mt 12, 36). Garder sa " parole continuellement dans le silence " (437) a, dès lors, bien des avantages ; il faut aimer la pureté de la langue et apprécier la douceur du silence (425). Un vrai moine ne parlera que de choses qu'il connaît (420), et il ne dira rien avant d'être interrogé (436 ; 465); au besoin, il différera longuement sa réponse. Si donc il est bon qu'un moine ait de vastes connaissances et soit en mesure de donner d'utiles avis, il est préférable que, même instruit, prudent et érudit, il mûrisse longuement sa réponse (420). Parfois même, il fera comme Pambo ; interrogé sur le sens d'un passage des Écritures ou sollicité de donner un conseil, il commençait par répondre : " Je ne sais pas ", et il attendait un mois ou plus avant de donner l'avis souhaité (453). Lorsqu'il convient que le moine parle, il ne dira que des choses opportunes et qui soient empreintes de sagesse (465). Il se gardera bien de raconter tout ce qu'il a vu et entendu et de répéter toute nouvelle, sachant qu'une telle manière de faire est source de troubles et de combats (541). Surtout, il ne jugera personne dans ses paroles (449). Le silence patient dans l'épreuve est une force pour le moine (433).

Si le moine se tait, c'est en vue de remplir son silence, et de le remplir tout d'abord de prière. Paul Evergetinos l, 22, donne du moine cette définition qu'a reprise l'édition arménienne des apophtegmes : " Qu'est le moine, sinon quelqu'un qui cherche à vivre seul avec Dieu, et à lui parler nuit et jour " (438) ? Le moine aura donc toujours Dieu devant les yeux (413 ; 456), et il le craindra sans cesse (418). Il recherchera les longues et même continuelles oraisons, dans la pureté du cœur et la componction des larmes, et il aimera les veilles (425; 450). Ainsi Arsène restait-il chaque semaine en oraison du samedi au coucher du soleil jusqu'au dimanche au lever du soleil (429). Se préoccuper de Dieu, penser continuellement à lui, et sans cesse méditer sur lui sont, pour le moine, les moyens d'être dans la vérité et d'éviter bien des combats (430). Le démon n'a aucune prise sur le moine qui vit dans la crainte de Dieu et songe fréquemment au jugement qu'il devra lui rendre, aux tourments de l'enfer et aux joies du ciel. Dans la psalmodie, notamment, nous devons toujours être conscients que nous sommes en présence de Dieu, et que nous lui parlons (430-431 ; 434-435 ; 448-449 ; 452 ; 460 ; 462).

Les moines ont pour rôle de remplacer dans la louange de Dieu les anges déchus (440) ; ils n'ont donc pas à rechercher pour eux-mêmes la louange, mais à vouloir l'adresser à Dieu (445) ; ils le béniront sans cesse d'âme, de paroles et d'actions, vu qu'il est partout et qu'il remplit tout de sa puissance (463). Les moines n'ont pas davantage à juger les autres, mais ils doivent examiner leur propre conscience et leurs propres œuvres (450).

Y a-t-il une méthode pour la prière ? Au moins celle-ci que la prière doit être du cœur avant d'être des lèvres, et qu'elle comporte une âme et un corps voués à Dieu, et non au monde, ainsi que des œuvres conformes à la volonté de Dieu. Fort souvent, la prière ne comportera aucun mouvement des lèvres, alors qu'elle exige toujours la ferveur et la pureté du cœur. Elle demande aussi l'insistance et la persévérance. C'est parce que ces règles essentielles ne sont pas observées que beaucoup de gens ne prient pas véritablement, malgré l'apparence de la prière (426-427; 422). Si un moine désire recevoir dans la prière la nourriture solide de l'Esprit-Saint et y entendre ses paroles, il devra, affirme Pambo, s'y tenir l'esprit et l'œil attentifs, dans un grand calme et une profonde révérence, pénétrée de contrition et de gratitude (422).

L'Ecriture nourrira cette prière. Toutes les démarches du moine ne doivent-elles pas, en effet, être fondées sur le témoignage de la Bible (413) ? Aussi faut-il garder les divines Écritures, les écrits de l'évangile, des apôtres et des prophètes, tels qu'ils sont, afin qu'ils nous fassent connaître clairement Dieu et sa volonté (423). Nous croirons aux Ecritures et, avant de les lire, nous demanderons à Dieu de nous faire la grâce d'obéir à toutes leurs exigences, afin que cette lecture ne tourne pas à notre condamnation (456 ; 431). Un simple regard sur la Bible retarde la course de l'homme au péché ; combien davantage si on la lit attentivement, la médite et la prie (435) !

Le travail, avec et après la prière, remplira le silence du moine. Nous savons, par Cassien (Instit., 10, 22), que les Pères d'Egypte jugeaient de la vie intérieure des jeunes candidats à la vie monastique et de leur progrès dans la patience et l'humilité d'après leur assiduité au travail. Si le moine arrache de son champ les épines de la paresse, la moisson y sera très abondante (463). S. Bernard devait rappeler que les clercs, qui servent l'autel, ont le droit de vivre de l'autel (cfr l Co 9, 13-14). Mais, continuait-il, " pour nous autres moines, notre profession et les exemples des anciens ne nous assignent aucun autre moyen d'existence que le travail ; nous n'avons rien à réclamer dans les revenus du sanctuaire " 6. Un des titres de gloire de Poemen et de Pambo, c'est qu'ils n'ont jamais mangé leur pain sans l'avoir gagné par le travail de leurs mains (420 ; 453) ; sans travaux corporels, personne n'a le droit d'espérer être honoré de Dieu (449). Quand un moine est occupé, le diable n'a pas de prise sur lui ; mais s'il est sans travail, les démons habitent en lui, et s'y multiplient (414-415 ; 455). Un des avantages du travail manuel est, du reste, qu'il nous vaut de pouvoir faire l'aumône ; or le moine doit voir en celle-ci un moyen d'expiation de ses péchés (424 ; 450).

CONCLUSION

Les apophtegmes souffrent d'au moins deux lacunes : la dimension ecclésiale, à laquelle, au lendemain surtout de Vatican II, nous sommes tous très sensibilisés, y est peu attestée, du moins explicitement ; et d'autre part, la méfiance systématique manifestée envers les femmes donne parfois l'impression, d'une spiritualité de refoulement. A ce double égard, les élargissements des perspectives modernes, plus ouvertes et plus humaines, sont des enrichissements.

Si cependant les Pères du désert parlent de la pitié envers celui qui est pauvre matériellement, il est vraisemblable qu'ils étaient surtout préoccupés des immenses besoins des âmes, tels que les porte l'Eglise. Leur silence n'est pas un indice d'insouciance : il s'explique en partie par la conviction profonde que, pour le moine, le moyen le meilleur et le plus efficace de convertir le monde, c'est de se convertir lui-même.

Quant à l'attitude des Pères vis-à-vis des femmes, elle a sa raison dans leur souci scrupuleux de garder la virginité du cœur. Il y a l'écueil d'aimer trop, et il y a celui d'aimer trop peu ; les Pères craignaient surtout le premier, et nous craignons surtout le second. Mieux vaut sans doute notre attitude, plus humaine et plus équilibrante : une saine mixité, dont sont absents aussi bien le refoulement que l'imprudence et le péché, un don mutuel d'amitié, mesuré et discipliné, harmonisé aux circonstances de temps et de personnes, ainsi qu'aux dangers de scandale, sont des facteurs indubitables d'épanouissement et de progrès, car les perspectives masculines et féminines se complètent et se nuancent les unes les autres, et nous sommes faits, hommes et femmes, pour nous communiquer les uns aux autres nos richesses propres. Il est presque inévitable, dans un tel jeu, qu'on donne parfois trop, mais ce risque est moins grave que celui de ne pas donner du tout. L'attitude des Pères rappelle pourtant fort opportunément qu'au fond de tout homme sommeille, toujours latent, un attrait pour la femme dont la sérénité est fragile et vite rompue ; au cœur même de la plus haute direction spirituelle, les poussées de cet instinct pourront se faire violentes, et une jouissance ou même une convoitise troublante viendra parfois vicier l'ambiance surnaturelle des rapports. Les Pères avaient fort bien compris la pertinence de ces remarques du livre des Proverbes : Peut-on cacher du feu dans son sein sans enflammer ses vêtements ? Peut-on marcher sur des charbons ardents sans se brûler les pieds ? Tel celui qui court après la femme de son prochain : quiconque en tâte ne s'en tirera pas indemne (Pr 6, 27-29). Qui ferait fit de ces avis montrerait qu'il connaît bien mal le cœur humain et sa fragilité.

Qui oserait d'ailleurs nier la haute sagesse de la plupart des apophtegmes, et le très pur esprit évangélique, comme la profonde abnégation, de ceux qui les proféraient et surtout les vivaient ? Un prudent médecin, consulté par un Père sur le meilleur et universel remède aux douleurs, lui proposait ce qui était la trame même de la vie de tous les anciens moines : " Prends le sucre de la pénitence, la fleur de la charité fraternelle, la feuille de l'amour des pauvres, le fruit de l'humilité, et verse largement dessus le mortier de la miséricorde, broie le tout du genou, presse-le dans la serviette de l'épreuve, et bois-le, mêlé de larmes, au milieu de chaque nuit. Tel est le remède de toutes les douleurs ; il guérit l'homme intérieur et, en outre, sanctifie, renouvelle et purifie l'homme extérieur " (432). Les Pères ne voulaient pas d'un programme de sainteté compliqué, et ils pensaient que, pour répondre pleinement au plan de Dieu, il fallait faire simplement, mais parfaitement, les choses essentielles : " Reste dans ta cellule ; pleures-y tes péchés, et ne juge personne. Si tu as faim, mange ; si tu as soif, bois. Ne pense mal de personne, et tu vivras " (448). Ils savaient en outre que chacun a son message particulier à donner, et qu'obéir à cette mission spéciale suffit à assurer la faveur de Dieu : " Abraham exerçait l'hospitalité, et Dieu était avec lui. Elie aimait la retraite, et Dieu était avec lui. David était doux et humble, et Dieu était avec lui " (414). Les Pères désiraient donc respecter les voies diverses des âmes, et ils demandaient seulement leur universelle et parfaite référence et soumission à l'Écriture. C'est en raison de cette simplicité lucide, surnaturelle et pure, exigeante et compréhensive tout à la fois, que leur message est de tous les temps.

Dom Louis LELOIR
MOMIG n° 6, Paris, 2000.

1 Le Père Jean-Claude GUY, S. J., a traduit en français la série alphabétique : Les Apophtegmes des Pères du Désert, Série alphabétique (Textes de spiritualité orientale, l). La traduction est faite pro manuscripto et ne se trouve pas dans le commerce. On peut se la procurer à l'adresse suivante: "Textes monastiques", Abbaye de Bellefontaine, 49 - BEGROLLES, France.
2 Dom J. DION et Dom G. OURY ont traduit en français la série systématique : Les Sentences des Pères du Désert, Abbaye Saint-Pierre de Solesmes, 72 - SABLÉ-SUR-SARTHE, France.
3 Les références entre parenthèses renvoient à la page de l'édition arménienne.
4 Cfr Documentation catholique du 15 novembre 1964, col. 1444.
5 Cfr. S. GREGOIRE LE GRAND, Dial. 2, 3 ; PL 66, 135-136 B.
6 Lettre 397, 2 ; PL 182, 607 B.

© 2002 Romaric THOMAS