INVENTION DE L'ALPHABET ET SA PORTEE POLITIQUE

par Saténig Gostanian



Au début du cinquième siècle, l'Arménie se trouvait dans une situation difficile face à de puissants voisins. L'invention de l'alphabet fut alors l'un des stimulants les plus puissants de son réveil spirituel et de sa lutte contre l'assimilation perse et grecque.

Quelles étaient alors les puissances voisines ?

- les Parthes constituaient un peuple semi-nomade, de langue indo-européenne, installé au sud-ouest de la Mer Caspienne. Vers 250 avant J.-C., ils fondèrent un état indépendant au nord et à l'est de la Perse. C'est avec eux que les Arméniens étaient essentiellement en contact. C'est sous leur pouvoir qu'ils vivaient, un pouvoir qui s'étendit peu à peu sur toute la Perse. Le principal rival des Parthes était Rome dont ils furent vainqueurs en 53 avant J.C. En 20 avant J.C., ils conclurent un traité avec les Romains, fixant leur frontière commune sur l'Euphrate.
- Les Perses, dont le pays a pris le nom d'Iran en 1935, étaient un peuple de langue indo-européenne qui envahit l'immense plateau iranien vers 2000 avant J.C., et s'installèrent en 700 avant J.C. dans la région perse proprement dite.

C'est une dynastie parthe, celles des Arsacides régnant sur la Perse qui établit son pouvoir sur l'Arménie au milieu du Ier siècle de notre ère, après le traité signé avec les Romains en 20 avant J.-C. Les Arsacides ont conservé ce pouvoir durant quatre siècles sur l'Arménie, jusqu'en 428, date de la mort du dernier roi arsacide.

En Perse, la dynastie des Arsacides fut remplacée, en 224, par une autre dynastie locale, celle des Sassanides (fondateurs d'Ardachir). C'est à cette époque, vers 252, que les Arméniens tombent aux mains des Perses. Les rois d'Arménie ne sont plus que des gouverneurs nommés par le Roi des Rois, et appelés à accomplir sa volonté. Leur autorité est aussi régulièrement contestée de l'intérieur, par les nakharars (seigneurs) arméniens. En 387, l'Arménie est partagée entre l'Empire romain d'Orient et la Perse. Elle perd toute souveraineté en 428. J'ouvre une parenthèse à propos des provinces romaines d'Asie Mineure. En 330, celles-ci vont acquérir une certaine autonomie et constituer, avec Constantin Ier, l'Empire romain d'Orient avec Constantinople pour capitale. Cet empire qu'on appellera : Empire Byzantin, parle grec.

Telle est la situation très troublée où se trouve alors le royaume d'Arménie : il a perdu son indépendance et se trouve partagé entre deux protectorats : une zone d'influence grecque, et l'autre, pour une grande part, d'influence perse, de religion mazdéïste ou zoroastrienne, religion que les Perses veulent imposer aux Arméniens.

Les Arméniens se cherchent une identité en dehors de la sphère d'influence perse et ils la trouvent dans le christianisme. En devenant chrétiens, ils se démarquent définitivement des Perses. D'un certain point de vue, on peut dire que l'introduction du christianisme en Arménie est le fait du pouvoir politique. L'évangélisation du peuple ne vient que plus tard car elle se heurte à une grave difficulté d'ordre linguistique.

Quelle est la situation linguistique de l'Arménie ?

Jusqu'au Ve siècle, il n'y a aucun témoignage écrit de la langue arménienne. Les langues écrites étaient le grec et le syriaque. La langue écrite, administrative et religieuse, est donc une langue étrangère.

Au moment de l'adoption du christianisme en Arménie comme religion officielle en 301, les prêtres étaient, en grande partie, grecs et assyriens ; la langue de ces derniers est le syriaque, et l'on n'entendait évidemment pas l'arménien dans la liturgie. Tout le rituel était uniquement en langue syriaque et le clergé arménien devait, faute de pouvoir écrire la langue nationale, faire de longues études afin d'apprendre le grec ou le syriaque. Quant aux fidèles que l'on devait évangéliser, ils ne comprenaient rien à la lecture des textes bibliques dans une tangue étrangère. A partir de 387, date à laquelle l'Arménie fut partagée en deux zones de protectorat, le grec fut interdit dans la partie soumise à la domination perse (mazdéenne), sous peine des sanctions les plus sévères.

Tout ceci créa un malaise profond dans les sphères culturelles du pays, en particulier parmi les ecclésiastiques. Ce n'est donc pas par hasard que le désir de création d'un alphabet propre s'éveilla dans un milieu d'ecclésiastiques arméniens et y trouva une solution grâce à leurs efforts.

Mesrop Machtots (360-438) fut l'un des premiers ou le premier à prendre conscience que l'alphabet était indispensable, et il se dévoua à cette création avec une ardeur extrême. C'est ainsi qu'il est présenté par son disciple Goriun, par Lazare de Parbe, Movsès Khorénatsi et des chroniqueurs plus tardifs. Ils écrivent des récits plus édifiants qu'historiques : le catholicos de l'Arménie, Sahag, et Machtots allèrent trouver le roi d'Arménie orientale Vramchabouh qui les encouragea vivement à poursuivre leurs recherches. Machtots fit de nombreuses tentatives à partir de divers alphabets, à Edesse en particulier. Ses espoirs étaient chaque fois déçus et il tombait dans de douloureuses méditations. Enfin, comme le dit Goriun, Dieu vint à son aide et l'inspira : il vit en songe les lettres tracées sur une pierre par la main de Dieu. Un autre historiens écrit : " ni comme un songe dans le sommeil, ni comme une vision en état de veille, mais dans son cœur, apparaissant aux yeux de l'esprit, une main traçait les caractères ".

Après avoir inventé son alphabet à Edesse, vers 406, et s'être assuré qu'il pouvait servir à composer des syllabes, c'est-à-dire qu'il était fonctionnellement parfait, Machtots partit pour Samosate, centre de culture grecque, où il trouva un calligraphe du nom de Rufin qu'il chargea de donner une apparence plus esthétique aux caractères qu'il venait d'imaginer. Machtots s'était inspiré du modèle grec. Il y ajouta 12 caractères, l'alphabet comporta 36 lettres, chaque signe ne représentant qu'un son. On y ajouta, au XIIe siècle, un o et un f.

Machtots entreprit aussitôt, avec deux disciples, de traduire la Bible. La tradition rapporte qu'il commença par les Proverbes dont voici les premiers versets :

" Pour connaître sagesse et conseil,
pour comprendre les paroles de l'intelligence,
pour acquérir une discipline avisée
- justice, équité, droiture -
pour procurer aux simples le savoir-faire,
au jeune homme le savoir et la réflexion...
que l'homme sage écoute et augmente son acquis... "


Machtots commença à traduire la Bible à partir du syriaque. N'étant pas satisfait, il envoya deux disciples (dont Goriun) à Constantinople chercher une autre version de la Bible et ceux-ci revinrent avec le manuscrit de la Septante. La traduction définitive de la Bible (vers 424) fut faite à partir de ce manuscrit. La Septante est la version grecque de la Bible hébraïque (l'Ancien Testament des chrétiens), travail exécuté sur l'ordre du roi d'Egypte Ptolémée Philadephe et terminé vers 270 avant J.C. C'est la bible des nombreux Juifs de la diaspora qui ne savaient que le grec. En choisissant la version grecque, Machtots a vraiment été inspiré : toutes les Eglises, surtout orientales, ont choisi cette version, ce qui lui donne un caractère d'universalité. La version arménienne de la Bible est la huitième par ordre chronologique et elle est surnommée la Reine des Traductions.

D'autres traductions sont aussi effectuées à partir du grec : les Pères de l'Eglise, les théologiens de la Cappadoce. On ne peut citer que quelques-unes des oeuvres. Il y eut des traductions de St Jean Chrysostome, Athanase, Basile de Césarée, Grégoire de Nysse, Grégoire de Naziance, Cyrille d'Alexandrie... Ces traductions ont une grande valeur car certains originaux grecs, syriaques ont disparu.

L'invention de l'alphabet permit l'essor de la littérature arménienne. Le Ve siècle avec Eznik de Kolbe, Goriun, Agathange, Faust de Byzance, Movsès Khorénatsi... représente l'âge d'or de notre littérature.

Les conséquences politiques de l'invention

Comme l'écrit Goriun, Machtots entreprit l'invention de l'alphabet " pour trouver de l'aide pour le bien de sa nation " c'est-à-dire pour trouver un remède à la maladie de sa nation : la désunion. " Et maintenant, écrit Goriun, ceux qui se rassemblèrent à partir de langues si particulières et si divisées, il les lia en un tout par les oracles divins, il en fit une seule nation des glorificateurs d'un seul Dieu ". Les Arméniens étaient partagés entre des pouvoirs et des puissances opposés, entre des parlers, des mœurs et des cultes différents. Il fallait les façonner et les unir en une seule nation.

Machtots et ses collaborateurs avaient conçu l'invention de l'alphabet national avant tout comme l'instrument de l'extension et de l'enracinement du christianisme, mais aussi comme un moyen de rassembler la nation autour de l'Eglise, en la délivrant des interventions du clergé syrien et grec. Ils créèrent de nombreux monastères qui deviendront des centres d'enseignement et de productions littéraires. En voulant unifier le pays autour de l'Eglise, en recherchant les moyens d'améliorer le sort social et matériel du peuple, en prêchant la fraternité et la charité, Machtots se dressait aussi comme le gardien de l'autorité de la classe des féodaux (nakharars), pour autant qu'elle était indispensable au maintien de l'ordre général.

Nous avons déjà décrit la situation politique du pays à la fin du IVe siècle : avec le partage de la Grande Arménie en 387, et la suppression de l'indépendance du pays en 428, toute l'existence du peuple arménien était en danger.

L'invention de l'alphabet a été l'un des stimulants les plus puissants du réveil spirituel du peuple, de sa lutte contre la politique d'assimilation des Perses, des Grecs, et des envahisseurs successifs. C'est par l'évolution culturelle qui commença grâce à l'alphabet et par la généralisation de la culture spirituelle nationale qui en fut la suite, que l'idée d'unification progressa dans les différentes couches du peuple, aux Ve - VIIe s. et devint peu à peu un puissant agent d'unification politique de l'Arménie, un modèle pour sa libération. Après l'invention de l'alphabet, on assista à la formation et au développement de la littérature, de l'école, de la langue écrite, ce qui permit la formation d'un clergé parlant et écrivant arménien. Celui-ci consolidait ainsi les liens de la culture nationale dans les couches supérieures qui détenaient l'autorité, et leur conscience politique.

La culture propre du christianisme arménien devint un rempart pour le rassemblement politique du pays et pour sa propre défense. L'autorité centrale de l'Eglise s'accrût. L'Église arménienne acquit un caractère national dans sa croyance même (ses dogmes), en se tenant à l'écart du nestorianisme de l'Eglise syriaque et du chalcédonisme des Eglises grecque et latine.

Il est vrai que le christianisme ne peut pas devenir national ; il ne doit pas développer sa spécificité au détriment de son universalité. Mais le christianisme en Arménie est un modèle d'inculturation et la foi chrétienne, un facteur d'identité.

Tout ceci fut possible grâce à l'invention de Machtots qui mit en marche la culture arménienne, qui donna vie à la parole et à la pensée arméniennes. L'invention de l'alphabet fut relayée par l'invention de l'imprimerie, puis par le développement de l'écrit profane.

En conclusion, on peut dire que Machtots vit et respire dans le cœur de l'Arménien très attaché à cet alphabet que le linguiste Meillet a qualifié de " véritable chef-d'oeuvre ". L'écriture constitue, plus encore que les textes et les langues, l'âme d'une société, précisément par ce qu'elle témoigne d'immuable. D'où, par exemple, la difficulté éprouvée à apporter un changement même a l'orthographe. De sorte que la disparition d'un système et son remplacement sont le constat de décès d'une civilisation. Les difficultés que représente l'apprentissage d'un alphabet ne constituent pas obligatoirement un handicap culturel, loin de là. Pensons au Japon.

Les conditions politiques et historiques ont obligé les Arméniens vivant dans des pays étrangers, à parler les langues de ces pays. Mais ils sont restés fidèles à leur alphabet et ont écrit ces langues en arménien. On a ainsi des textes perses, géorgiens, russes, polonais, hongrois, roumains en caractères arméniens. Au XVIIIe siècle, pour que le message chrétien puisse passer, l'Eglise imprima des livres de prière en langue turque écrits en caractères arméniens.

En 1978, en URSS, il y eut le projet de promulgation d'une nouvelle constitution faisant du russe la seule langue officielle et on projetait de faire adopter l'alphabet cyrillique par les Arméniens, les Géorgiens, les Baltes. Les oppositions se sont manifestées fortement. Si le projet a été accepté par les Azerbaïdjanais et les Kurdes d'URSS, il a été repoussé par les Arméniens et les Géorgiens qui savaient qu'un alphabet transmet une culture, une mémoire, et une spiritualité.

J'emprunte ma conclusion à Muriel Pernin : " L'histoire de la langue arménienne marque le perpétuel combat d'une nation pour exister et pour survivre. "

Saténig GOSTANIAN
Article paru dans le recueil intitulé La langue arménienne
Actes du colloque du 8 novembre 1997
A.D.C.A.R.LY. (Association pour le Développement de la Culture Arménienne dans la Région Lyonnaise)
Lyon, 1997.

© 2002 Romaric THOMAS