LIEN ENTRE FOI ET LANGUE

par Saténig Gostanian



En 301, le roi Terdat III, converti par Saint Grégoire l'Illuminateur, proclama le christianisme, religion officielle de l'Arménie. Faute d'un alphabet national, la Bible et la liturgie n'étaient pas transcrites en arménien. Aussi l'évangélisation du peuple ne pouvait se faire.

La foi s'enracine dans la langue de chaque chrétien

Le dieu païen est interrogé dans des présages. Tout au plus, émet-il un oracle par un intermédiaire. Avec le dieu païen qui ne parle pas, on ne parle pas. Il en va tout autrement du Dieu biblique. Au début de la Bible, en Genèse 18,16-33, se trouve un surprenant dialogue, un véritable marchandage entre Abraham et Dieu, sur le chemin de Sodome et Gomorrhe. Ces villes vont être détruites car leur péché est grand. Abraham interroge Dieu :

" Peut-être y a t'il cinquante justes dans la ville. Vas-tu vraiment les supprimer et ne pardonneras-tu pas à la cité pour les cinquante justes qui sont dans son sein ? [...]
Dieu répondit : " Si je trouve à Sodome cinquante justes dans la ville, je pardonnerai à toute la cité à cause d'eux ".
Abraham reprit : " Peut-être des cinquante justes, en manquera-t-il cinq : feras-tu, pour cinq, périr toute la ville ? ".
Dieu répondit : " Non; si j'y trouve quarante-cinq justes.
- Peut-être n'y en aura-t-il que quarante.
- Je ne le ferai pas à cause des quarante.
- Peut-être s'en trouvera-t-il trente.
- Je ne le ferai pas, si j'en trouve trente.
- Peut-être s'en trouvera-t-il vingt.
- Je ne détruirai pas, à cause des vingt.
- Peut-être s'en trouvera-t-il dix.
- Je ne détruirai pas, à cause des dix. "


Dieu se communique aux hommes par ses prophètes et finalement leur envoie son Fils, Parole de Dieu. Le rapport avec Dieu par la parole est un rapport que les Anciens ne pouvaient imaginer. Avec l'Ancien Testament, avec la venue de Jésus, les croyants ont compris que Dieu se révèle dans sa Parole et cette Révélation est don de soi : Dieu se donne et invite à la communion avec Lui-même.

Si la parole est l'être de l'homme, comme le dit Pierre Emmanuel, combien plus cela est-il vrai de Dieu !

La parole ne peut être unilatérale, elle suscite un dialogue : l'homme à son tour, s'adresse à Dieu, comme on le voit dans les Psaumes.

La Parole de Dieu n'est pas seulement un énoncé, elle est aussi un acte, elle agit en nous, elle nous transforme : " déjà, vous êtes purs " dit Jésus à ses apôtres, lors du lavement des pieds, à cause de la parole qu'il leur a annoncée (Jean 13,10).

C'est à travers les Saintes Ecritures (l'Ancien Testament, l'Evangile) que l'Esprit de Dieu nous est communiqué afin d'ouvrir notre cœur et notre intelligence au mystère de la foi. Le croyant a le droit et le devoir d'entendre de Dieu qui est Dieu.

L'importance de la langue

On comprend alors l'importance de la langue et les efforts déployés par Machtots pour traduire la Bible. Lui, le savant qui savait le grec, le syriaque et peut-être même l'hébreu, savait que Dieu se communique à travers la langue de chacun.

Le fidèle fait la rencontre de Dieu, communautairement, lors des offices, à travers la liturgie, la Parole lue et expliquée : le don de la parole prêchée et celui du pain rompu ne font qu'un.

Notre langue a donné naissance à des prières et à une liturgie admirables auxquelles nous sommes très attachés, qui nous font prier même si la langue liturgique (le grabar) est difficile à comprendre. Notre langue a créé une tradition (de tradere : remettre, transmettre) : c'est-à-dire un ensemble de prières et de textes religieux qui a nourri des générations de croyants.

Notre expérience de Dieu est basée sur cette tradition : toute expérience de Dieu est enracinée dans une tradition, dans une langue. La nôtre est bien enracinée. La preuve, c'est qu'elle vit toujours, aujourd'hui où nous sommes déracinés, loin de nos terres, sans nos églises et nos monastères, dans un monde sécularisé. Nos offices continuent de se dérouler ; le grabar est toujours enseigné, nos textes anciens (Machtots, Goriun, Eznik de Kolbe, Grégoire de Narek...) sont toujours étudiés dans de nombreux pays de la diaspora). Des traductions en français de la messe et des autres sacrements (baptême, mariage...) sont proposées aux fidèles, mais ceux-ci ont besoin d'être initiés au sens et au vocabulaire religieux.

Aujourd'hui ?

Mais aujourd'hui sommes-nous si différents des Arméniens du Ve siècle qui ne comprenaient pas l'évangile proclamé en grec ou en syriaque ? Lors du Saint Sacrifice, le diacre dit : " Ecoutez. Dieu parle ", puis lit l'Evangile, le plus souvent, en un grabar hésitant dont lui-même ne saisit pas tout le sens. Que comprenons-nous alors ? Rien. Parfois, il est vrai, le texte de l'Évangile est lu en arménien moderne ou, lors de l'homélie, en français.

L'évangile doit être proclamé, prêché en une langue compréhensible, quelle qu'elle soit. Si on ne comprend pas la Parole de Dieu, comment savoir si on croit en Dieu et en quel Dieu on croit : le Dieu de Jésus-Christ ou un dieu vague, projection de nos peurs ou nos désirs ? Nous devons comprendre : " L'honneur de Dieu requiert autant la compréhension que l'admiration car sa lumière n'éblouit pas, mais éclaire ".

Sommes-nous fidèles à la volonté de Machtots, à l'esprit dans lequel a été inventé l'alphabet ? La tradition est quelque chose de vivant, elle n'est pas figée. Elle est précieuse, mais se borner à la répéter sans création, c'est rester infidèle à la Parole. Elle est fécondée, au cours des siècles, par de nouvelles expériences spirituelles.

Conclusion

1 - La liturgie en grabar est très priante et compréhensible à tous grâce aux traductions. Nous devons la transmettre fidèlement et l'étudier.

2 - Mais la Parole de Dieu (l'Ancien Testament et le Nouveau) doit être proclamée dans une langue comprise par les fidèles. Dieu donne une parole de vie, une parole qui nous " jugera, au dernier jour " (Jean 12, 48), et nous serons condamnés si nous faisons obstacle à l'Esprit Saint qui a parlé par les prophètes, les apôtres.

3 - En tout cela, la responsabilité des laïcs est aussi engagée que celle des ecclésiastiques. Il ne suffit pas d'interroger et d'admirer le passé. Il faut bâtir au présent pour l'avenir. Les croyants doivent continuer l'œuvre de Machtots en trouvant des solutions pour que notre alphabet et notre foi continuent de nous faire vivre. C'est un travail commun où tous doivent participer. Cela nécessite une prise de conscience générale suivie de concertations. A ce moment alors, l'œuvre de Machtots sera perdurable.

Saténig GOSTANIAN
Article paru dans le recueil intitulé La langue arménienne
Actes du colloque du 8 novembre 1997
A.D.C.A.R.LY. (Association pour le Développement de la Culture Arménienne dans la Région Lyonnaise)
Lyon, 1997.

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© 2002 Romaric THOMAS