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QUELQUES ASPECTS DE LA LANGUE ARMENIENNE
par Robert Dermerguerian
Les questions relatives à la langue sont toujours d'actualité. Cela est dû à ses nombreuses fonctions remplies dans la société. Outre le moyen de communication et d'expression, la langue est l'outil qui véhicule le patrimoine culturel d'un peuple et à ce titre elle l'accompagne tout au long de son histoire.
A. Martinet écrivait : " la langue est le signe le plus distinctif et le plus prestigieux d'une collectivité humaine ". De la langue, on ne peut extrapoler le peuple, aussi l'histoire de la langue retrace-t-elle le cheminement historique du peuple locuteur de la langue.
Dans Terre d'amour et de feu, Joseph Kessel écrit : " Un peuple peut exister, ou plutôt persister, sans gouvernement choisi par lui, sans institutions nées de son sein, à la rigueur sans terre qui lui appartienne. Mais s'il ne possède pas de langue qui lui soit propre, c'est un peuple mort. " Les Arméniens ont compris très tôt que leur langue était l'expression la plus profonde, la plus authentique de leur ethnie. Dès lors la langue est devenue l'élément fondamental de cohésion et d'identification nationale qui véhicule toute l'originalité et la singularité du patrimoine ethnique arménien.
Il s'est tissé au fil des siècles une histoire d'amour, créée par l'imaginaire collectif, fortement ancrée dans le subconscient du peuple arménien, une histoire d'amour entre le peuple et sa langue, probablement parce que l'un ne peut vivre sans l'autre. La disparition de l'un des protagonistes de cette histoire, entraîne aussitôt la disparition de l'autre. C'est ce qui explique que l'état de la langue, la vie et l'avenir de la langue constituent une des préoccupations principales des Arméniens. Aussi les questions relatives à la langue sont-elles toujours élevées au rang de débat public.
Il faut ajouter à cela qu'avec la naissance du concept d'Etat-Nation (invention européenne de la fin du XVIIIe siècle), la sollicitude à l'égard de la langue s'est accrue, car effectivement, la constitution nationale, l'Etat-Nation a partie liée avec le processus de formation d'une langue nationale. L'Etat-Nation a besoin d'une langue standard (langue fixée, écrite, décrite et prescrite) qui sert de référence et de moyen d'identification. La place occupée par la langue dans la vie d'une nation aujourd'hui est si importante que les Etats ont pris en main le destin, l'évolution et le fonctionnement de la langue nationale. De nouveaux concepts ont été créés (politique linguistique, planification linguistique, dirigisme linguistique, glottolinguistique ou aménagement linguistique) dont les objectifs sont la protection, la promotion, la diffusion de la langue et son adaptation aux besoins de son temps.
Pour toutes ces raisons, les questions relatives à la langue sont toujours d'actualité.
Afin d'évoquer quelques-uns des aspects de la langue arménienne, il est pertinent de parcourir son itinéraire historique étape par étape, et de suivre le trajet linguistique de ses locuteurs au fil des siècles.
On estime qu'il y a dans le monde environ 6000 langues et dialectes parlés dans 182 pays. Au début du XIXe siècle, notamment après la découverte du sanscrit en 1786, on s'est aperçu qu'il y avait un apparentement génétique entre certaines langues. La comparaison, suivant des méthodes et principes rigoureux, de ta structure syntaxique, morphologique et du vocabulaire de base de différentes langues, a permis d'établir qu'il y a bien un lien de parenté entre certaines langues. Cela a conduit à admettre l'existence d'une langue ancestrale commune, une protolangue, source commune à laquelle appartiennent des langues d'une même famille. Suivant les affinités établies, les langues ont été regroupées en familles, chacune composée de langues issues d'une même " langue mère ". Chaque famille de langues comprend des branches composées de langues apparentées plus étroitement. Les familles de langues ainsi établies par la méthode comparative, sont nombreuses : l'indo-européen, le finno-ougrien, les langues caucasiennes, les chamito-sémitiques, celles de la Polynésie, les langues afro-asiatiques, etc.
L'arménien constitue un des nombreux groupes de la grande famille des langues indo-européennes. Comment peut-on définir la famille indo-européenne ? En fait, l'indo-européen est un postulat. On postule l'existence d'une " langue mère commune " pour expliquer les nombreuses concordances phonétiques, morphologiques et lexicales que l'on a relevées entre de nombreuses langues, très éloignées dans l'espace et le temps (le sanscrit et les langues celtiques, les langues baltes et l'arménien, le grec et l'allemand etc.). Dans la mesure où il n'y a pas de liens naturels et nécessaires entre la forme et le sens (ce que F. de Saussure nommait " l'arbitraire du signe linguistique "), ces nombreuses concordances ne peuvent s'expliquer que par un héritage commun, une origine commune (l'emprunt étant exclu) venant d'une langue non attestée. Il y a donc un apparentement génétique entre toutes les langues classées dans la famille indo-européenne dont la protolangue est obtenue par reconstitution, dans la mesure où aucune attestation écrite de cette langue ne nous est parvenue.
Au départ la langue arménienne a donc une histoire commune avec toutes les autres langues de la famille indo-européenne (composée de plus 50 langues vivantes ou mortes). L'ensemble de ces langues est divisé en 11 groupes qui sont :
- les langues italiques (sources du latin dont les ramifications constituent les langues romanes : le français, l'espagnol, l'italien, le portugais, le roumain) ;
- les langues germaniques (composées de trois sous-groupes auxquels appartiennent l'allemand, le flamand, le danois, l'anglais, le suédois, etc.) ;
- les langues slaves (russe, polonais, slovaque, slovène, bulgare, serbo-croate, etc.) ;
- les langues celtiques (breton, gallois, gaulois, gaélique) ;
- les langues balles (letton, lituanien) ;
- les langues indo-iraniennes (sanscrit - qui est sa forme la plus ancienne - persan, afgan, kurde, tadjik) ;
- les langues anatoliennes (hittite, louvite qui sont des langues mortes) ;
- les langues tokhariennes (toutes mortes), le grec et l'albanais.
Où se situe l'arménien parmi toutes ces langues ? Le caractère singulier de l'arménien est qu'il constitue un groupe à part qui n'a donné aucune ramification, c'est à dire que les arméniens sont le seul peuple qui a perpétué sa langue depuis ses origines jusqu'à nos jours. C'est ce qui explique que nous pouvons saisir l'évolution de la langue sur la plus grande étendue du temps possible : de l'indo-européen primitif à nos jours. La langue arménienne a traversé toutes les périodes de l'histoire en compagnie du peuple qui l'a pratiquée : l'antiquité, le moyen-âge et les temps modernes.
Les spécialistes admettent qu'il y a environ 4000 ans, le proto-indo-européen s'est divisé en une dizaine de branches, dont deux, l'anatolien et le tokharien, n'ont pas laissé de descendants. Pour ce qui concerne les tribus protoarméniennes, on estime que leur séparation (attribuée à la croissance démographique et au développement de l'agriculture) s'est déroulée vers 3500 avant notre ère, d'abord avec les tribus indo-iraniennes et grecques, pour ensuite s'éloigner de celles-ci et avoir leur propre voie de développement indépendant. Nous pouvons donc affirmer que l'histoire autonome de la langue arménienne avec tout son héritage indo-européen commence au troisième millénaire avant notre ère. Là est l'originalité et l'exception arménienne : avoir une histoire continue et ininterrompue de plus de cinq mille ans.
L'histoire de la langue arménienne est divisée en deux grandes périodes : la période orale et la période écrite. L'éminent linguiste arménien G. Djahoukian dans son ouvrage Histoire de la langue arménienne : période de la préécriture retrace les différentes étapes de l'évolution de la langue au cours de la période orale : depuis 3000 avant notre ère, jusqu'au Ve siècle de notre ère. L'auteur distingue deux grandes périodes : celle de l'arménien primitif (du troisième millénaire au XIIIe siècle avant notre ère) divisée en deux époques : époque haute et tardive d'une part, celle de l'arménien ancien (du XIIe siècle avant notre ère au Ve siècle de notre ère), d'autre part ayant à son tour deux époques : la haute et la basse.
Période orale
Quel est l'héritage indo-européen de la langue arménienne ? Il concerne le système vocalique (voyelles longues, courtes, diphtongues), le système consonantique (les sourdes se transforment en aspirées), la morphologie et la syntaxe. Toutefois, c'est dans le domaine du lexique que l'héritage indo-européen de l'arménien primitif est le plus significatif. Hratchia Adjarian, dans son célèbre Dictionnaire Etymologique, a relevé plus de 964 racines de souche indo-européenne. Depuis, d'autres racines ont été ajoutées à cette liste qui en compte aujourd'hui environ 1040. Elles constituent le vieux fonds lexical arménien, ensemble d'unités formant véritablement le tronc solide de la langue. Il a trait à différents champs lexicaux, tels :
- les relations familiales, l'âge, le sexe (mart , hayr, torn, mayr) ;
- les animaux (kov, hav, meghou, ots) ;
- les parties du corps et du visage (madn, ous, vodn, mis, ariun, yeres, dzenod) ;
- la nourriture, les boissons, la vaisselle (apsé, bnak, oudem, grdzem, lapém, dzamém) les vêtements et objets divers (asér, madani, zart, akn) ;
- la maison, les meubles (toun, doum, arasdar) ;
- l'agriculture (kami, mayri, yéghevni) ;
- la quantité, le nombre (tiv, amen, das, avéli, houyl) ;
- le temps (hin, nor, tarm, dzér, yérets, krkin, pouyt) ;
- la pensée (midk, imanam, kidém, ousanim, imasd, ban, djanatchém) ;
- le domaine militaire (aghéghn, slak, sour, tour, kéri, mard) ;
- le commerce, la propriété (ounim, arnim, dam, dzoném, sdanam) ;
- les croyances, la superstition (maghtém, anétsk, antount, endza) ;
- les pronoms (yes, menk, im, ayl, esd, mintch, ar, touk, mer).
Ces racines, héritage indo-européen, sont les plus anciennes de la langue protoarménienne ; elles ont franchi le temps et sont en usage encore aujourd'hui. Parmi les différentes langues modernes d'origine indo-européenne, on trouve des concordances lexicales, ce qui montre leur histoire commune malgré les six mille ans qui les séparent :
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indo-européen
kardommeluag-rosuesor |
latin
caldomusmetagrisoror |
français
cailloudomicilemielagrairesœur |
arménien
kardounméghrardkouyr (alternance s-k)
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Les statistiques montrent que sur 100 racines indo-européennes arméniennes, les autres langues de la même origine ont le nombre suivant de concordances :
Greclangues italiqueslangues germaniqueslangues iranienneslangues baltiques |
5644423737 |
langues slaveslangues celtiqueshittitephrygienthracien |
35331642 |
Au deuxième millénaire a.n.e., les tribus protoarméniennes se trouvaient quelque part en Asie Mineure, ou peut-être en Macédoine ou dans les Balkans. Certains chercheurs avancent l'hypothèse selon laquelle les populations porteuses de la langue protoarménienne occupaient déjà le plateau arménien à cette époque. Il faut dire que les spécialistes, en interprétant les données linguistiques, ont avancé une nouvelle hypothèse selon laquelle le berceau de la langue indo-européenne serait situé non pas dans les steppes russes ou dans les forêts Nord-européennes, comme cela était le cas jusqu'à présent, mais dans l'ancienne Mésopotamie. A mesure que les groupes se dispersaient et s'isolaient, leur langue évoluait, de génération en génération, pour former des dialectes distincts, puis des langues mutuellement incompréhensibles. Les historiens n'ont pas encore définitivement déterminé la zone géographique occupée par les anciens Arméniens avant la genèse de l'ethnie arménienne. On ne sait donc pas véritablement si les tribus protoarméniennes sont des autochtones ou des allogènes du haut plateau arménien. On peut cependant affirmer qu'au XIIIe - XIIe siècle avant notre ère, plusieurs langues étaient pratiquées dans l'aire géographique qui sera l'Arménie quelques siècles plus tard : le hourrite, l'ourardéen, l'assyrien, le hittite, le louvite et le protoarménien.
Il semblerait que parmi toutes ces langues pratiquées à des fins d'échange d'information ou de communication, l'arménien était celle qui s'est diffusée, propagée le plus rapidement en raison de sa grande vitalité, sa souplesse et sa malléabilité. Ainsi, le protoarménien est devenu l'élément distinctif de cohésion et d'identification des tribus occupant cette région géographique. Le rôle de la langue arménienne est fondamental dans le
processus de la genèse du peuple arménien. Car finalement, quels sont les mécanismes historiques qui aboutissent à la genèse d'une ethnie ? Le groupement humain qui partage : langue, culture, et des intérêts économiques et militaires sur un espace géographique délimité forme une ethnie. Notre conviction est que la langue arménienne fut véritablement l'élément fondamental qui a assuré la cohésion et l'homogénéité des populations du Plateau Arménien.
Ces populations ont créé une mémoire collective et ont eu la conviction de partager les mêmes valeurs culturelles au moyen de la langue. Aussi la langue arménienne est-elle devenue le mythe fondateur de l'ethnie arménienne, ce qui a donné à la langue un caractère sacré dans l'imaginaire populaire arménien.
Le vieux fonds lexical arménien, héritage indo-européen, s'est enrichi au fil des siècles par un apport lexical consécutif aux divers contacts des populations arméniennes avec les peuples voisins. L'étude des différentes couches lexicales du vocabulaire arménien permet, dans une certaine mesure, d'établir diachroniquement l'itinéraire historique du peuple arménien. On peut concevoir que l'ensemble du lexique arménien constitue le miroir fidèle des relations que les arméniens ont entretenues avec les peuples voisins.
K. Djahoukian, dans un récent article, qualifiait l'arménien de langue la plus énigmatique parmi les langues indo-européennes et peut-être même la plus énigmatique parmi les langues vivantes. Trois spécificités du lexique de l'arménien sont particulièrement difficiles à expliquer et semblent singulièrement étranges :
1. d'après les calculs les plus optimistes, la couche proprement indo-européenne des racines arméniennes n'atteint que 10-15% de la totalité (de l'ensemble) ;
2. le nombre considérable des emprunts du persan qui constituent le double des racines indo-européennes;
3. le très grand nombre de racines inconnues, étymologiquement indéfinies ou incertaines.
D'après les calculs approximatifs, le nombre des racines inconnues du lexique de l'arménien forment au moins la moitié de l'ensemble. Cette spécificité de la langue arménienne a été à l'origine de nombreuses hypothèses, allant jusqu'à mettre en doute sa nature indo-européenne.
Hrachia Adjarian donne la classification suivante de l'ensemble des racines arméniennes dont le total est d'environ 1 1000 :
o racines de souche proprement indo-européennes : 964 (depuis, environ 80 racines ont été ajoutées à cette liste) ;
o emprunts : 4015 ;
o onomatopées : 153 ;
o racines étymologiquement indéfinies : 3680 ;
o racines étymologiquement incertaines : 2224.
Le nombre considérable de racines inconnues ou incertaines montre clairement la nature insondable du lexique de la langue arménienne et par voie de conséquence le flou qui subsiste quant à l'itinéraire historique du peuple locuteur de cette branche.
Voyons à présent les apports lexicaux qui nous sont connus et qui traduisent incontestablement les contacts établis entre les arméniens et les peuples voisins.
La présence d'éléments hittito-louvites dans le lexique arménien atteste les contacts entre ces peuples, contacts qui auraient pu avoir lieu soit pendant la puissance du royaume Hittite aux XIVe-XIIIe s. avant notre ère et avant l'arrivée des peuples de la mer, soit après son effondrement au XIIe siècle avant notre ère :
arménienpchour (miette)gorg (tapis)brut (pottier)entrik (déjeuner) |
hittiteparchur (repas composé de petits morceaux)kurka (couverture)purut (argile)étri (nourriture) |
Le hourrite et l'ourartéen sont deux langues appartenant à une même famille qui n'est ni indo-européenne, ni sémitique. Ce sont des langues que l'on nomme asianiques et qui étaient en usage du 3e au ler millénaire avant notre ère par les autochtones du sud du plateau arménien et du nord de la Mésopotamie. Les hourrites ont bâti le puissant empire Mitani qui a dominé la haute Mésopotamie et la Syrie du Nord du XVIe au XIVe siècle avant notre ère. On relève dans le lexique arménien quelques emprunts au hourrite, ce qui pourrait indiquer une présence protoarménienne dans cette région dès le XVIe siècle :
arménienanag (étain)nourn (grenade)xndzor (pomme) |
hourriteanaginurantihindzuri |
L'ourartéen est une langue parlée et écrite attestée par les sources assyriennes dès le XIIIe s. avant notre ère. Ourartou fut un puissant royaume du IXe au VIe siècle, avant notre ère, situé sur le plateau arménien entre la Mer Noire et la Mer Caspienne. Les populations arméniennes, massivement présentes sur la même aire géographique, ont activement participé à la vie culturelle et militaire du pays. Rappelons que quelques décennies après la chute du Royaume d'Ourartou en 585 avant notre ère, l'Arménie, reconnue par les puissances voisines, émergea dans l'histoire sur la même aire géographique pour s'y maintenir jusqu'à nos jours. La présence du substrat ourartéen dans le lexique arménien montre la cohabitation des populations pratiquant ces deux langues différentes :
arménienavan (bourg)tzov (mer)ought (chameau)chert (couche) |
ourartéenébani (pays)sué (lac)ultu (chameau)shert(diviser) |
Les langues sémitiques, dont le territoire d'origine est l'Afrique du Nord, forment trois groupes : celles du Nord-est (akkadien, assyrien, babylonien, toutes des langues mortes), du Nord-ouest (phénicien, hébreux, ougarite, araméen) et du Sud (arabe, langues éthiopiennes). Elles étaient pratiquées sur un vaste territoire allant de la Mésopotamie jusqu'à la péninsule arabique. La présence d'éléments assyriens dans le lexique arménien atteste des contacts entre ces populations dans le domaine de l'agriculture ou du commerce :
arménienaksor (exil)amaru (agneau)arnet (rat)obéra (moine)katsin (hache) |
assyrienaksoriaemraarnaaabilahassina |
L'akkadien, la langue sémitique la plus ancienne, était pratiquée au XXIVe siècle à l'époque du roi Sargon quand ce dernier réunit le royaume d'Akkat avec Sumer. L'arménien lui a également emprunté quelques termes :
arménienanot (récipient)gagat (sommet)knik (sceau)kir (la chaux)kchir (poids)dari (année) |
akkadienanutuqaqqakanikuqirugichrinu (balance)daritu(m) (durée) |
Les populations arméniennes ont connu trois périodes de contact avec la langue araméenne : 1. au IIIe-IIe siècle avant notre ère, période au cours de laquelle l'araméen était une lingua franca pratiquée en Asie Mineure. Rappelons que les inscriptions du roi Artaxi'as, faites sur des bornes et qui sont les premiers témoignage écrits des rois arméniens, sont en araméen. 2. au IIe siècle avant notre ère, au cours desquels les Arméniens étaient en voisinage géographique avec des royaumes où l'on pratiquait l'araméen, notamment le royaume d'Osroène. 3. au IIe-Ve siècle, en raison de l'influence religieuse arrivée en Arménie en araméen ou en assyrien.
arménienmagarat (parchemin)garout (émigrer)mangar (faucille)machk (peau) |
araméenmagaletagalut (déportation)maggelamachka |
L'Arménie et la Perse, pays géographiquement voisins depuis leur origine, avec une histoire commune depuis l'antiquité, ont été perpétuellement en contact sur le plan culturel, économique, politique, ce qui est à l'origine de l'interaction entre les deux langues. Les premières attestations relatives à l'Arménie datent de l'époque achéménide. En 521 avant notre ère, le roi Darios Ier fit alors graver le nom Arménie sur la paroi rocheuse de Béhistoun, en trois langues, pour désigner un pays vassal conquis par ses généraux. Cependant, les emprunts massifs au persan commencent effectivement à partir du Ier siècle quand les Arsacides d'origine parthe occupent le trône du Royaume Arménien et organisent la structure administrative du pays sur le modèle de la Perse.
H. Adjarian a dressé la liste des emprunts persans qui compte 1405 racines :
arménienaspet (chevalier)tag (couronne)rnarz (région)azg (peuple)vichap (dragon)band (prison)pan (clair) |
persanaspettagmarzazg (branche)vichapaband (avesta : banda)parz (pur) |
Les arméniens ont emprunté également quelques racines (47) des langues de leurs voisins du Nord : le géorgien (kartvélien) et le mégrélien :
arméniendjandj (mouche)khodj (cochon)votchkhar (mouton) |
géorgiendjandjikhodjcxwar |
Les premiers contacts entre les populations arméniennes et la langue grecque datent de l'antiquité. Les premiers témoignages de la présence grecque en Arménie sont les inscriptions découvertes à Armavir, capitale de l'Arménie à l'époque des Yervantides, qui datent du IVe siècle a.n.e. L'influence culturelle et politique grecque s'est véritablement étendue en Arménie après les conquêtes d'Alexandre le Grand. De nombreuses inscriptions en grec ont été découvertes à Garni, Artachat, Etchmiadzine. La langue de la chancellerie à la cour royale de Tigrane II était le grec. De nombreux hommes de lettres, des troupes de théâtre étaient invités à Tigranocerte, capitale fondée par Tigrane II. Les monnaies frappées par les rois arméniens portaient des inscriptions en grec. Malgré cette présence continue dans le milieu arménien, H. Adjarian avance l'idée selon laquelle la langue arménienne n'a pas subi une influence grecque sensible avant l'adoption du christianisme. Ce n'est qu'à partir du IVe siècle, après l'adoption du christianisme par les Arméniens comme religion d'Etat, que commence effectivement l'influence du grec, notamment après l'ouverture des écoles grecques et ce pour avoir accès aux Evangiles. Selon G. Djahoukian, il est difficile de distinguer précisément les termes empruntés au grec à l'époque orale de la langue arménienne. Leur nombre s'élèverait à 107 unités. Voici quelques exemples de termes empruntés au grec : mardiros, yepiskopos, abba, katorikos, pilisopa, adamand, tokos, spoung, stamoks, tomar, etc.
Les emprunts au latin sont peu nombreux, la majeure partie des termes étant arrivés en arménien par l'intermédiaire du grec. La présence du latin était effective au niveau de l'administration, de l'armée, notamment quand l'Arménie fut proclamée province romaine et gouvernée par un gouverneur nommé par Rome :
arménienarkr (coffre)kark (voiture)skuter (disque, plateau)paladn (palais)kaysr (empereur) |
latinarclacarrusscutellapalatiumcaesar |
La forte influence de l'arabe ne pouvait se manifester qu'à partir du VIIe siècle quand l'Arménie fut occupée par le Califat arabe. Cependant, la présence de tribus arabes aux frontières byzantines et perses bien avant le VIIe siècle, ainsi que dans les régions du sud de l'Arménie, avait créé un koïné assyro-arabe à des fins de communication. Ceci peut expliquer la présence d'emprunts arabes en arménien, tels mahidj (lit) ; aypn (honte, moquerie); chalak (sac) ; akhamakh (idiot).
La fin du Ve siècle est désignée dans l'histoire de la langue arménienne comme période " hellénistique ". Dans le but d'avoir accès à la littérature grecque, un grand nombre d'auteurs grecs ont été traduits en arménien par des traducteurs (nommés kertser tarkmanitchner - traducteurs cadets) qui avaient fait des études dans les grands centres culturels de l'époque : Alexandrie, Athènes, Byzance. Inspirés par le grec, ces traducteurs ont introduit en arménien un grand nombre de termes nouveaux, sous forme d'emprunt ou de calque, relatifs à la philosophie, à la rhétorique et la logique. Ils traduisirent les œuvres des Pères de l'Eglise (Philon d'Alexandrie, Jean Chrysostome, Basile de Césarée, Cyrille d'Alexandrie, Eusèbe de Césarée), les chroniques de Michel le Syrien, l'art de la grammaire de Denys de Thrace. Ces emprunts excessifs rendaient le texte arménien incompréhensible. H. Adjarian écrivait à ce propos : " Pour la lecture et la compréhension de certaines phrases il fallait mieux connaître plutôt le grec que l'arménien. " Une partie de cet apport lexical, notamment les termes qui faisaient défaut à l'arménien, s'est conservée, la majeure partie étant éliminée du lexique de l'arménien assez rapidement à partir du VIIe siècle.
Nous ne mentionnerons pas les apports lexicaux que l'arménien a connu suite aux contacts plus tardifs, notamment à l'époque du Royaume Arménien de Cilicie avec les Francs (Xe-XIVe siècle), à l'époque de l'Empire Ottoman avec la langue turque (XVe-XIXe siècle) et enfin à l'époque où l'Arménie orientale était dominée par l'Empire Russe à partir de 1828.
Malgré l'apport lexical considérable et inévitable venant des langues avec lesquelles les populations arméniennes ont établi des contacts au cours de leur longue histoire, apport qui est à l'origine de la richesse lexicale de la langue, l'arménien a pu assimiler toutes ces racines, les absorber pour en foire une part intégrante de son vocabulaire. Au fil des siècles écoulés, ces emprunts ont été adoptés sans dommage dans le système morphologique et syntaxique de la langue et sont aujourd'hui perçus comme des unités proprement arméniennes. Malgré la supériorité quantitative des emprunts historiques par rapport aux racines proprement indo-européennes, il faut dire que le vieux fonds lexical arménien comporte des valeurs qualitatives nettement supérieures par leur stabilité, leur valeur dans la créativité lexicale (composition, dérivation) et notamment par les éléments grammaticaux qu'il contient (pronoms, verbes, adverbes), c'est-à-dire tout ce qui constitue les éléments fondamentaux structurels de la langue.
La période orale de l'histoire de la langue arménienne (qui est beaucoup plus longue que la période écrite) occupe une place essentielle dans l'histoire du peuple arménien. Rappelons que c'est au cours de cette période qu'ont été créées les premières œuvres orales populaires : chants épiques, récits, légendes, épopées sur les hauts faits des rois arméniens (Hayk yev Bel, Artachès yev Saténik, Vahakni Yerke, Artachès yev Artavazd, etc.) oeuvres qui sont les premiers témoignages de la mémoire collective arménienne, de l'imaginaire collectif arménien qui se sont transmis de génération en génération jusqu'à l'invention de l'alphabet au Ve siècle. Ce sont ces valeurs communes qui ont assuré la cohésion et l'union des populations arméniennes. Elles leur ont donné le sentiment d'appartenir au même groupe humain, d'avoir une conscience nationale commune pour vivre ensemble et défendre ensemble les mêmes valeurs : histoire, langue, croyances, mémoire, coutumes, territoire. La genèse de l'ethnie arménienne a pour fondement l'ancien arménien avec toute la mémoire qu'elle a véhiculée.
Période écrite
" Avec les lettres commence la véritable civilisation ", écrivait Frédéric Macler. En effet, l'invention de l'alphabet est, pour notre part, un des événements les plus marquants de l'histoire des Arméniens. Avec l'alphabet, là langue cesse d'être une mémoire auditive, elle prend une dimension visuelle, l'alphabet devient le visage de la langue. Cela est d'autant plus vrai pour l'arménien, langue indépendante avec un alphabet unique, créé spécialement à son intention. La langue écrite a un aspect définitif, alors que l'oral n'a aucun avenir. A ce propos A. Martinet écrit : " Jusqu'à l'invention du phonographe tout signe vocal émis était perçu immédiatement ou à jamais perdu. Au contraire, un signe écrit dure aussi longtemps que son support : pierre, parchemin ou papier. Le caractère définitif de la chose écrite lui a donné un prestige considérable. C'est sous cette forme écrite que se transmettent jusqu'à nos jours les oeuvres littéraires qui sont encore à la base de notre culture. "
L'alphabet a donné à la langue arménienne ses lettres de noblesse. Il a donné au peuple arménien la liberté, la liberté de fonder une littérature nationale indépendante. Au fil des siècles, l'alphabet a pris une dimension emblématique, il s'est transformé en une icône que l'on vénère parce qu'il a été offert au peuple par la volonté divine. L'invention de l'alphabet a pour origine l'expression d'une profonde inquiétude et d'un espoir authentique de Mesrop Machtots, son créateur ; inquiétude quant à la situation dramatique dans laquelle se trouvait le peuple arménien au IVe siècle et espoir quant au salut qu'offrirait le système d'écriture au peuple. Les 36 graphèmes créés par Mesrop Machtots, un graphème pour chaque phonème, se sont révélés si parfaitement adaptés à la langue arménienne qu'ils sont encore en usage aujourd'hui sans aucune modification.
Cependant, l'invention du système d'écriture ne pouvait résoudre qu'un aspect du problème soulevé à cette époque. Il fallait aussi pouvoir s'en servir, avoir à sa disposition une langue permettant d'exprimer tes idées et les valeurs de l'époque, et aussi, des gens qui seraient en mesure d'en faire usage à bon escient. L'arménien s'est révélé être une langue si riche et malléable, si étonnernent souple et subtile que la traduction de la Bible au cours des deux décennies, après l'invention de l'alphabet, fut une réussite parfaite, qualifiée de " Reine des traductions ". Un mouvement culturel sans précédent, de nature exceptionnelle s'est développé en Arménie quelques décennies après l'invention de l'alphabet, période que l'on nomme " l'âge d'or de la littérature arménienne ". Des ecclésiastiques, hommes de capacités intellectuelles rares, ont fondé la littérature nationale indépendante arménienne : Koriun, Agathange, Faustos de Byzance, Yeznik de Koghb, Elisée, Lazare de Parpi, Moïse de Khorène, David Anhaght sont des érudits. Ils sont les lumières de la culture arménienne. Par leurs œuvres, leur ouverture d'esprit, leur grande intuition, leurs connaissances, ils ont apporté à leur peuple le savoir, la découverte du monde. Grâce à leurs œuvres, les Arméniens ont appris à se connaître eux-mêmes, à apprendre qui ils sont, quel est leur trajet historique et quel a été leur passé glorieux. Il règne en Arménie au Ve siècle un climat de lumière. Manouk Abéghian qualifie ces œuvres de " littérature de combat politico-ecclésiastique ". Tout l'édifice du patrimoine culturel arménien sera bâti à partir des œuvres de l'âge d'or de la littérature arménienne car ces œuvres ont effectivement fondé les racines de l'identité arménienne et établi avec force sa cohésion nationale.
Toute la littérature de l'âge d'or fut écrite en arménien classique, langue que l'on nommera plus tard le grabar. Ce terme est apparu au IXe siècle quand, en raison de l'écart creusé entre la langue parlée et écrite, la population ne comprenait plus cette dernière. On désignera alors la langue écrite sous le nom de grabar, ce qui signifie expressément " langue écrite ".
On nomme " Arménien moyen " la période de l'histoire de la langue située entre le XIIe et le XVIe siècle. A cette époque le grabar était toujours la langue écrite et enseignée, langue du savoir et de la foi, langue de cohésion nationale. Cependant, à partir du XIIe s., une langue écrite littéraire est élaborée, fondée sur les dialectes parlés. C'est dans le cadre du Royaume Arménien de Cilicie (Xe-XIVe s.) que l'Arménien moyen s'est particulièrement bien développé. Toujours est-il que l'Arménien moyen n'a pas réussi à s'imposer comme langue supradialectale nationale couvrant l'espace arménien dans sa totalité. Une très riche et belle littérature a cependant été écrite au cours de cette période. En voici les représentants les plus éminents : Frik, Nahabed Koutchak, Vartan Aygektsi, Mekhitar Hératsi. De nombreux monastères ont été batis au cours de cette période historique, notamment Haghbad, Datev, Sanahin, Gandzassar, Noravank, Haridj, Haghardzin, Saghmossavank, Hovanavank, qui sont la fierté du patrimoine architectural arménien. La réputation de la célèbre université de Gladzor, malgré la brièveté de son fonctionnement (1286-1342), dépassera les frontières de l'Arménie.
Le processus de l'émergence de l'Arménien Moderne, l'achkharhabar, s'est étalé sur plusieurs décennies, depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu'au milieu du XIXe siècle. Il faut dire que, avant d'être politique et revendicatif, l'éveil national arménien fut d'abord culturel. Au XIXe s., l'apparition du concept de l'Etat-Nation a marqué l'éveil national des peuples opprimés par l'Empire Ottoman : Grecs, Serbes, Albanais, Bulgares ont obtenu leur indépendance par la lutte armée. L'Arménie, seul pays situé à l'Est de l'Empire Ottoman et divisée géographiquement entre la Turquie et l'Empire Russe, n'a eu des partis politiques nationaux fondés qu'après les années 1880. L'éveil national arménien se traduira dans les faits par un grand mouvement de renouveau culturel dont l'aboutissement sera l'élaboration de l'arménien littéraire moderne. Le partage géopolitique de l'Arménie, la division de l'espace linguistique et des centres culturels arméniens ont eu pour conséquence le clivage de la langue
en deux branches : occidentale et orientale. Ce qui n'était pas arrivé au cours des quatre mille ans d'histoire de la langue se produira au XIXe siècle : la division du symbole de l'unité et de la cohésion nationale. L'émergence des deux branches de la langue moderne marquera la rupture définitive de l'unicité de la langue littéraire arménienne.
Robert DERMERGUERIAN
Article paru dans le recueil intitulé La langue arménienne
Actes du colloque du 8 novembre 1997
A.D.C.A.R.LY. (Association pour le Développement de la Culture Arménienne dans la Région Lyonnaise)
Lyon, 1997.
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