COMMENT LE CHRISTIANISME EST DEVENU RELIGION OFFICIELLE DE L'ARMENIE

par Mgr Goryoun BABIAN



Pour pouvoir mieux comprendre le fondement historique du revirement total du peuple arménien, du paganisme vers le christianisme, et pour entrevoir le caractère propre du lien existant entre la réalité religieuse et les péripéties politiques, il est indispensable, avant tout, de jeter un rapide coup d'œil sur le premier quart du IIIe siècle, au voisinage de l'Arménie, sur les bouleversements importants du puissant empire Parthe dont l'Arménie allait subir les conséquences immédiates.

Au cours des années 224-225, Ardachêr, fils de Sâssân, du corps des anciens et grands servants du culte d'Ahura-Mazdâ (Zoroastrisme), mit un terme à la dynastie Parthe qui avait régné près de 500 ans sur la Perse, en menant la révolte contre le roi des rois, Ardavan V, puis en battant définitivement son armée, après l'avoir tué, au cours d'une dernière bataille livrée dans la plaine d'Hormiztan. Les nouveaux maîtres de la Perse qui avaient arraché le trône aux Arsacides, n'étaient non seulement pas disposés à poursuivre la politique de relations conciliantes et modérées avec l'empire romain, mais, au contraire, durcirent rapidement leur attitude intolérante sur les plans extérieurs et intérieurs. C'est ainsi qu'en 226, Ardachêr, entré triomphalement à Ctésiphon, à peine ceint de la couronne et proclamé roi des rois de Perse, se mit en guerre pour restaurer l'ère de domination glorieuse passée de sa patrie sous les règnes de Cyrus II le grand (550-529 av.J.C.) et de Darius 1er (522-486 av.J.C.).

Donc, à partir de 226 et pendant vingt ans, nous allons trouver Ardachêr occupé à rétablir le grand empire perse du passé, par des expéditions, des guerres et des actions de grande envergure sur les territoires et pays qui le composaient.

En même temps que ces nouvelles prétentions de conquêtes, il est indispensable de décrire ici, la place centrale donnée à la religion mazdéenne sassanide par les autorités de l'état, dans leur politique intérieure et extérieure. Fidèle représentant des traditions païennes de sa famille, Ardachêr ne ménagea pas ses efforts pour restaurer et renforcer le zoroastrisme afin d'aboutir d'abord à une union cultuelle qui relierait tous les peuples se trouvant dans les limites de son autorité et ensuite à son trône de Ctésiphon. Ces efforts pour restaurer l'ancien empire achéménide dans un esprit d'intolérance religieuse ne furent certes, pas vus d'un œil favorable par l'empire romain en général et pas plus, en particulier, par les pays avoisinants sous domination romaine. Au premier rang de ces pays, l'Arménie, dont les dirigeants Arsacides, à la suite de ces événements historiques, étaient remplis de haine et d'animosité à de nombreux titres.

Comme ceux qui étudient l'histoire le savent, le traité de Hrantia avait été signé en 63, entre Rome et Ctésiphon, plaçant le royaume d'Arménie sous tutelle romaine, conservant toutefois, dans le même traité, le droit à un Arsacide de naissance de monter sur le trône d'Arménie. Il est vrai que les dispositions de ce traité n'avaient pas toujours été scrupuleusement respectées dans les armées qui avaient suivi le règne deTiridate 1er (66-75). Quoi qu'il en soit, un roi d'origine parthe arsacide (qui, d'après les sources arméniennes et byzantines était le frère ou, en tout cas, un très proche parent d'Ardavan V, tué au cours de sa lutte contre Ardachêr) se trouvait sur le trône d'Arménie en 225, lorsqu'Ardachêr mit un terme à la dynastie arsacide en Perse avec l'avènement de la dynastie sassanide.

Pour des raisons qui sont donc compréhensibles, les enfants et la famille d'Ardavan, ainsi que les nobles opposés aux nouveaux dirigeants de la Perse, fuyant leur pays avec tous leurs gens, s'étaient réfugiés en Arménie qui, à cette époque, était considérée par les arsacides de Perse comme étant le deuxième royaume de l'empire arsacide. Ces réfugiés avaient donc décidé de continuer la lutte, avec l'espoir qu'un jour, à un moment propice, ils pourraient récupérer l'héritage de leurs pères arsacides, c'est à dire le trône de Perse.

Il n'est donc pas étonnant de constater qu'aux yeux des sassanides, l'Arménie était une menace par son attitude hostile et ses démonstrations guerrières, au moment des luttes entre la Perse et Rome. Pour détruire le dernier bastion des Arsacides vaincus mais encore dangereux, il était indispensable pour Ctésiphon de supprimer l'indépendance de l'Arménie et de détruire ses forces armées pour se libérer définitivement des velléités vengeresses et politiques des Arsacides.

Sans vouloir entrer dans des détails accessoires, nous voulons dire simplement aussi, qu'une branche issue des Arsacides arméniens était montée, à la fin du IIe siècle, sur le trône de Géorgie, au nord de l'Arménie, et que depuis la deuxième moitié du Ier siècle, un autre membre de la famille des Arsacides était devenu roi des Aghouans, pays voisin. Nous avons ouvert cette parenthèse pour pouvoir mieux expliquer les deux points historiques importants qui vont suivre.

En premier lieu, il faut souligner qu'un fossé s'était creusé entre la Perse et l'Arménie pour les raisons évoquées ci-dessus, et il s'était créé au Caucase, entre les peuples arméniens, géorgiens et aghouans et plus particulièrement entre les trois trônes arsacides, une cohésion guidée par les mêmes intentions politiques, dans un nouvel esprit de collaboration, d'union plus étroite et de fraternité d'armes, pour pouvoir mieux défendre, bien entendu, les frontières de leur pays contre leur ennemi commun, l'impérialisme sassanide.

En second lieu, dans la lutte inéluctable à mener contre leur ennemi commun, ces trois pays du Caucase, et l'Arménie en particulier, tournèrent leur politique extérieure vers l'occident, c'est à dire, en d'autres termes, qu'ils s'appuyèrent ouvertement sur la protection politique et les forces militaires de l'empire romain.

Nous considérons que nous n'avons pas à décrire ici la longue liste des guerres sans fin qui eurent lieu entre les armées romaines et sassanides perses dont les pommes de discorde étaient les villes de Mésopotamie et les états du Caucase, comme l'Arménie du temps d'Ardacher (225-241) puis de ses successeurs, Châhpuhr 1er (241-272) et de son fils Nerseh (293-302).

Malgré tout, on ne peut pas ne pas rappeler que les armées arméniennes, dans l'alliance avec les géorgiens, les aghouans et les autres populations septentrionales, combattirent côte à côte avec les légions romaines contre les sassanides qui avaient arraché la couronne aux arsacides. Les pages d'histoire laissées par Agathange et Moïse de Khorène sont remplies de témoignages éloquents à ce sujet.

D'après le plus grand spécialiste de l'histoire critique des arméniens, Hagop Manandian, c'est le roi des arméniens Tiridate II Archagouni (Arsacide), plus connu sous le nom traditionnel de Khosrov, qui, pendant un quart de siècle (228-252), défendit l'Arménie avec une grande sagesse et un grand courage, d'abord contre les expéditions d'Ardachêr puis de celles de Châhpuhr 1er. Il faut ajouter aussi, qu'au cours de ces longues guerres qui se poursuivirent tout au long de la deuxième moitié du IIIe siècle, les succès ne furent pas toujours du côté des arméniens ou des romains. Ainsi, en 253, l'Arménie, restée seule et abandonnée par ses protecteurs, fut envahie par Châhpuhr 1er et les arméniens payèrent un tribu très lourd à la colère des Sassanides.

Nous ne pouvons pas commenter ici tous les événements qui se déroulèrent en Arménie au milieu du IIIe siècle. Pour compléter toutefois l'image de la situation politique régnant en Arménie à la veille de l'adoption du Christianisme comme religion officielle par les arméniens, il faut penser au traité conclu en 298 entre Rome et Ctésiphon, date et tournant important de l'histoire arménienne concernant les relations des deux empires ennemis.

Nerseh, roi des rois, avait repris avec une violente impétuosité, la lutte des Sassanides contre Rome et décidé en 295, de placer sous sa domination, non seulement la Mésopotamie et l'Arménie mais aussi toute l'Asie Mineure. Le général en chef des armées romaines de l'empereur Dioclétien, Galèrius Maximin, s'opposa à Nerseh. En 296, l'armée romaine subit une lourde défaite en Mésopotamie et replia ses forces dans les régions montagneuses de l'Arménie, terrain tactiquement plus favorable, d'où Galèrius put continuer intelligemment sa lutte contre Nerseh victorieux. Le résultat de ce nouveau face à face fut une victoire complète des forces alliées arméniennes et romaines. Les pertes de cette défaite écrasante furent si lourdes que Nerseh envoya rapidement des ambassadeurs à Rome, auprès de Dioclétien, pour accepter ses conditions humiliantes et signer un traité de paix durable. C'est de cette façon que fut conclu le célèbre traité de Mèdzpin en 298, qui fut le dernier coup porté contre les tentatives impérialistes Sassanides. Le traité de Mèdzpin scella le destin de nombreux pays, dont l'Arménie qui devint un royaume autogéré sous tutelle romaine. Dioclétien remit la couronne à Tiridate III qui, après sa conversion au christianisme, devait être connu, d'après les sources arméniennes, sous le titre de Tiridate le Grand, roi chrétien des arméniens.

Rappelons au passage que tout ce que nous savons sur la vie et l'œuvre de Tiridate et de l'Illuminateur, ainsi que toute l'histoire traditionnelle ayant trait à la christianisation des arméniens, provient de la deuxième copie qui nous est parvenue de l'œuvre d'Agathange, Histoire des Arméniens. Dans cette présentation abrégée, il n'est guère possible d'évoquer ici les différentes langues (grecque, géorgienne, latine, arabe, éthiopienne...) et les différentes rédactions dans lesquelles ont été conservées et nous sont parvenues le livre d'Agathange. Il y a toutefois une réalité qu'on ne peut pas mettre de côté et qui est la suivante : depuis le début de ce siècle et surtout depuis quelques dizaines d'années, grâce à de nombreux et nouveaux textes originaux mis en évidence sur de vieux manuscrits arabes et grecs d'Agathange récemment édités et commentés, de nouvelles perspectives ont été ouvertes pour tous ceux qui sont intéressés par l'histoire politique et religieuse passée du peuple arménien et qui veulent se forger une conception nouvelle, plus claire et plus exacte à la fois, sur les plus anciens textes d'Agathange, pour mieux connaître et mettre en valeur la grandeur et la portée des rôles joués par Tiridate le Grand et Grégoire l'Illuminateur.

Tous ceux qui ont eu à étudier l'histoire des arméniens du IIIe siècle et à s'intéresser aux rois arméniens arsacides successifs, ou en d'autres termes, de préciser leurs noms et les durées de leurs règnes, savent bien qu'ils se trouvent plongés dans une période pleine d'imprécisions et de contradictions. Nous avons, en premier, nos sources historiques nationales, Agathange, Sébéos, Faustus et Oukhdanès, dont les informations sont divergentes et fréquemment difficiles à concilier. Nous avons ensuite, sur l'histoire de l'Arménie et de ses rois, les indications et témoignages d'auteurs gréco-romains contemporains ou postérieurs, qui ne confirment pas toujours les renseignements donnés par les sources arméniennes.

Toutes ces considérations sont faites pour la simple raison que, si on ne peut préciser la première année du règne de Tiridate, il n'est pas possible de savoir quand eut lieu la conversion des arméniens au Christianisme, à laquelle est également liée la date à laquelle Grégoire l'Illuminateur est parti pour Césarée de Cappadoce pour y être sacré évêque. Toutefois, comme nous ne sommes déjà pas capables, dans ce texte, de confronter les sources primitives à notre disposition, beaucoup plus informatives que philologiques, et pas plus capables d'étudier les écrits arméniens existants en différentes langues sur l'histoire de la conversion des arméniens, nous nous contenterons de confirmer simplement les points qui vont suivre.

Différents arménologues et historiens arméniens ou étrangers sont arrivés, après avoir étudié les aspects connexes de l'histoire de la conversion des arméniens, à des conclusions différentes. Nous avons ainsi : le Père Nèrsés Aguinian qui, guidé par des hypothèses très arbitraires, avance la date de 219. Stéphane Malkhassiants est pour 279. Yèghia Kassouni, pour 291. H-Manandian, pour 313 et enfin, traditionnellement acceptées et les plus popularisées, les convictions exprimées par le Père Michaël Tchamtchian pour 304 et par Mgr Malachie Ormanian pour 301-302.

Le Père Boghos Ananian, jadis Prieur et Supérieur de la Congrégation Mekhitariste de Venise, a édité en 1960, d'abord en italien puis en arménien, un livre intitulé " Les circonstances et la date du sacre de Saint Grégoire l'llluminateur ", où l'on peut trouver un résumé des études faites et des opinions exprimées. Le Père Ananian fut amené à déclarer, à la fin de ses recherches, que dans cette voie, la priorité devrait être donnée, d'après lui, aux points de vue exprimés par Hagop Manandian et par le professeur G. Garitte et qu'il faut accepter 313 comme date probable de la conversion des arméniens au christianisme.

Cette question ne s'est cependant pas trouvée résolue de cette façon. En 1970, la " Revue des Etudes Arméniennes ", la plus sérieuse publication périodique d'arménologie éditée en Europe et en français, avec également des articles en anglais et en allemand, a publié un article très important de B. Mac Dermot sous le titre suivant : " The Conversion of Armenia in 294 A.D. A Review of the Evidence in the Light of the Sassanian lnscriptions " (La conversion de l'Arménie en 294, un examen des évidences à la lumière des inscriptions Sassanides).

Mac Dermot est venu faire la lumière avec ce nouvel article sur l'un des points les plus débattus des études arméniennes. Autant que nous le sachions, cette hypothèse affirmant que la conversion des arméniens aurait eu lieu en 294, n'a pas été réfutée de façon circonstancielle. Ceci ne veut pas dire que je partage moi-même ce point de vue.

Quoi qu'il en soit, il nous semble, en dernier ressort, que nous n'avons pas besoin de nous préoccuper à ce point de cette question de datation. Même si nous acceptons un instant que 313 aurait été la date de conversion des arméniens, ceci ne nous interdit pas pour autant, de déclarer que nous avons été le premier peuple au monde à accepter le Christianisme comme religion officielle, puisque dans le monde gréco-romain, ce n'est qu'en 313 que le Christianisme fut l'une des religions simplement autorisée, et non pas religion officielle, dans les limites de l'empire romain et ce n'est qu'en 324, lorsque Constantin devint maître et souverain de l'Orient, que le Christianisme fut proclamé aussi religion officielle de l'Empire.

Après tout ce préambule, il est temps maintenant de voir de plus près comment se concrétisa la conversion des arméniens avec les personnages historiques que furent Grégoire l'llluminateur et le roi Tiridate.

Donc, en suivant la liste des rois successifs arsacides arméniens proposée par H. Manandian, nous voyons que Tiridate était le fils du roi Khosrov II, allié des romains, de naissance arsacide arménienne, assassiné par un de ses parents en 287.

Nous avons ici, tout d'abord sur l'assassinat de Khosrov, l'histoire quelque peu romancée, rapportée par Agathange. Dans nos livres d'église et dans nos livres d'histoire, nous savons comment le prince Anak, envoyé de Perse en Arménie dans ce but précis, avait traîtreusement, au printemps et au cours d'une partie de chasse, assassiné son parent, le roi des arméniens qui l'avait accueilli avec honneurs et lui avait accordé l'hospitalité. Nous avons d'autre part, conservée dans l'œuvre connue d'Eghiché dédiée à la guerre des Vartanides, une remarque selon laquelle les assassins du père de Tiridate auraient été ses oncles, c'est à dire les frères de Khosrov.

Quelle que soit la réalité historique de ces deux versions, l'important pour nous est de savoir que le père de Tiridate avait été victime d'un crime politique fomenté, sans le moindre doute par les Sassanides, dont les instigations étaient claires et sur lesquelles nous avons senti la nécessité de nous étendre longuement au début de cet écrit.

Tiridate, après l'assassinat de son père, avait trouvé refuge dans l'empire romain où il avait vécu et grandi auprès de Licianus, ami du général Galérius Maximin, jouissant, sans aucun doute, de la protection impériale en tant qu'héritier du trône d'Arménie. Tiridate date parlait déjà le parthe et l'arménien et compléta ses études et son instruction dans le monde romain, où il apprit le grec et le latin et se perfectionna, au plus haut niveau, dans les cercles militaires et gouvernementaux, sur la conduite des affaires de l'état et sur la stratégie.

Ayant embrassé la carrière militaire, il avait tout naturellement servi dans l'armée romaine et participé à différents combats, dont ceux de Mésopotamie auprès de son ami Licianus.

En 297, Tiridate était à nouveau sur les champs de bataille, d'autant plus que la guerre s'était alors déplacée sur les montagnes de la patrie de ses ancêtres, l'Arménie. Il est fort probable que les maisons princières, ayant pris parti pour Tiridate, lui aient apporté leur soutien et soient venues se ranger aux côtés des romains pour se battre, ce qui eu pour résultat la grande victoire que nous avons relatée plus haut, et aboutit au traité de paix de Mèdzpin de 298, qui fut respecté pendant quarante ans. Au cours de ces années, l'Arménie, royaume sous tutelle romaine, profita des bienfaits d'une paix qui dura donc quarante ans en Orient, et progressa en tant qu'Etat, s'épanouit sur les plans culturels et commerciaux, se renforça sur le plan politique et devint un pays plus solide, plus organisé et ne dépendant plus que de lui-même.

C'est donc aussi grâce à cette paix, après avoir au début soumis le christianisme par des décrets royaux à de terribles, lourdes et brutales persécutions, que Tiridate, dirigeant sage et avisé, interprétant judicieusement les signes avant-coureurs de l'époque, soucieux de couper les liens religieux de son pays et de son peuple d'avec la Perse Sassanide, renforcé par la foi et l'aide de Grégoire l'Illuminateur, fonda la première royauté chrétienne au monde, en Arménie.

Toutefois, il est indispensable maintenant de réfléchir tout spécialement sur le pivot central de l'histoire de cette conversion solennisée qui a joué un rôle prédestiné dans toute l'histoire du peuple arménien, raison pour laquelle Grégoire l'Illuminateur fut rendu digne du titre de " Père de la Foi " pour son œuvre méritoire et pour sa personnalité apostolique.

Selon les témoignages d'Agathange et de Moïse de Khorène, Grégoire, comme Tiridate, fut le seul garçon survivant de la famille d'Anak, massacrée par les princes arméniens pour tirer vengeance de l'assassinat de Khosrov. Grégoire pu s'enfuir, tout enfant, grâce à sa nourrice et fut emmené à Césarée où il grandit et reçu une éducation entièrement chrétienne par des clercs réputés de l'époque qui jouèrent un rôle important dans l'évolution de son développement spirituel et intellectuel.

Toujours à Césarée, Grégoire arrivé à l'âge adulte se maria avec Maryarn, sœur du chorévêque Athanakinès et eut deux fils, Arisdakès et Verthanès. Le premier se consacra tout jeune à la vie religieuse, et le second, Verthanès, restant laïc, fonda à son tour une famille. Un jour, Grégoire et Maryam décidèrent, d'un commun accord, de se séparer pour se consacrer entièrement à Dieu et à la religion.

Maryarn entra dans un couvent et Grégoire, depuis longtemps nourri et pétri d'esprit et d'idéal chrétien, baptisé et probablement ordonné prêtre, fort de son éducation supérieure, rejoignit l'armée romaine de Tiridate où il entra à son service comme secrétaire.

Nous voici arrivés au moment solennel de l'histoire, à l'ouverture du premier acte de ce drame brillant au cours duquel allait se mettre en scène la révélation du destin du Grégoire chrétien, lorsque, par la lumière intérieure et divine de ses convictions, maître d'une foi indomptable et d'une force invincible, il dut avoir l'audace de s'opposer à l'ordre du roi, avoir le courage physique de supporter les tortures, puis, au cours de ses longues années d'incarcération, de proclamer sans crainte, haut et fort, en le témoignant par sa vie, sa fidélité ferme et incontestable au Sauveur ressuscité et source de vie.

En 297, après l'écrasante victoire des forces alliées, romaines et arméniennes, sur la Perse Sassanide, lorsque Tiridate roi des arméniens reçut de l'empereur Dioclétien la couronne d'Arménie et revint en Arménie avec Grégoire et ses armées, son premier geste, avant même d'arriver à la capitale Vagharchapat, fut d'offrir des prières d'action de grâce et d'organiser une fête pour exprimer sa joie à Anahid, mère tutélaire des dieux arméniens, dans le temple qui lui était dédié à Erèze.

Nul n'ignore comment, à cette occasion, Grégoire rejetant l'ordre de Tiridate d'orner la statue d'Anahid de fleurs et de rameaux verdoyants, confessa sa foi chrétienne sans laisser le moindre doute à ce sujet. Puis, par la suite, comment, après avoir subi de nombreuses tortures, Grégoire fut finalement jeté dans le Khor-Virab (la Basse-Fosse) d'Ardachad, où il réussit à survivre de longues années grâce à l'assistance que lui porta une femme pieuse qui aurait été, comme le dit Monseigneur Ormanian, la soeur du roi, Khosrovitoukhd, secrètement sympathisante de la religion chrétienne.

Les armées passèrent jusqu'à l'épisode du martyre, à Vagharchapat, de jeunes vierges, qui, sous la conduite de Gayanée, avaient trouvé asile en Arménie après avoir fuit les persécutions dirigées contre les chrétiens dans l'empire romain. Agathange, dans son récit, tend à insuffler de pieux sentiments à ses lecteurs, et, bien qu'un certain nombre de détails de ses descriptions nous semblent sans fioritures, la réalité historique de ce fait est incontestée par les érudits. Il est vrai que ce groupe, préférant la mort pour sa foi chrétienne, n'était simplement qu'un des maillons de la chaîne d'or de la phalange des chrétiens martyrs, à ce moment là, sur la terre d'Arménie, et malgré cela, le courageux martyre des vierges Hripsimiennes devait être, à sa manière, le dernier, du moins avant l'adoption étatique du Christianisme par les arméniens. On pourrait dire que par la fin tragique de ces jeunes filles, on était arrivés au bout de la période vécue du Martyrologe, de la fermentation, de l'enracinement et du renforcement du Christianisme en Arménie, période qui allait être suivie de la victoire de la lumière sur les ténèbres, par la crucifixion et la résurrection du Christ, par la nouvelle alliance scellée entre Dieu et l'humanité.

Nous savons tous qu'après le martyr des vierges Hripsimiennes, toute une série de troubles graves avait frappé les membres de la cour royale et tout particulièrement Tiridate. On aurait dit que le roi Tiridate, se haïssant lui-même pour son forfait, blessé dans sa conscience, perdant la raison, instable mentalement et physiquement, cherchant l'isolement, était devenu un être qui avait besoin avant toutes choses d'une lumière éblouissante et sans fin qui guérirait les tourments de son esprit et briserait les ténèbres de ses pensées.

La sœur du roi, Khosrovitoukhd, eut enfin alors le courage de faire sortir celui qui était resté ferme dans sa foi et avait gardé brûlant, au fond de la Basse-Fosse, la lumière et le feu divin de sa foi, Grégoire, qui décréta d'abord une période d'enfermement de cinq jours pour tous, puis guérit Tiridate et tous les membres de la cour, d'esprit et de corps, de toutes leurs maladies effroyables. Témoins de ces événements troublants et inspirés, la famille de Tiridate et les membres du palais, voyant les miracles réalisés par Dieu, par la main de Grégoire à Vagharchapat, firent tous montre de regrets, de contrition, virèrent de bord à leur tour, et à partir de ce moment-là, décidèrent d'embrasser la nouvelle religion chrétienne avec grand enthousiasme. Grégoire, après avoir effectué ces guérisons, décida d'une période de 60 jours de pénitence, de prières et de préparation au cours desquels il prêcha sans discontinuer et raconta des épisodes des Evangiles, expliquant et commentant leurs sens à ceux qui l'entouraient. Il expliqua le mystère de l'œuvre salvatrice du Christ pour l'humanité, renforçant en eux leur nouvelle foi. Et comme il n'était pas encore possible de lancer la construction d'églises, il fit condamner par d'énormes pierres les portes d'entrée des temples et édifices païens et fit dresser, au dessus, des croix victorieuses.

Après être sorti du Khor-Virab (la Basse-Fosse) d'Ardachad, l'une des premières tâches de Grégoire l'Illuminateur, fut, d'après Agathange, de faire rassembler les dépouilles des vierges Hripsimieimes et Gayanéennes dans des sépultures séparées et de leur faire de dignes funérailles chrétiennes. Par la suite, on construisit aux frais de Tiridate et des membres de la famille royale, trois mausolées sur leurs restes, dédiés à Gayanée, Hripsimée et Choghagat. Il est à remarquer que les reliques de ces vierges martyres furent, pendant des siècles, source de ferveur religieuse pour les enfants de notre peuple, et les superbes église de pierres construites par la suite sur ces emplacements, bijoux d'architecture arménienne, se dressent encore aujourd'hui, non loin de la cathédrale de Saint Etchmiadzine, et témoignent ainsi au monde d'aujourd'hui de près de 2000 ans de foi chrétienne du peuple arménien et de son génie constructif.

Pendant la construction rapide de ces mausolées, l'ancien persécuteur et le persécuté, Tiridate avec Grégoire, se donnant maintenant la main, dans une fraternité ayant pour but une action nouvelle et sainte, travaillaient à propager et à transmettre les miracles et bienfaits qui avaient eu lieu à Vagharchapat, dans les autres provinces d'Arménie. Dans ce but, Tiridate envoya les ordres royaux nécessaires pour faire briser les statues des faux dieux à figure humaine et détruire les temples dédiés depuis des siècles aux dieux païens, sur les fondations desquels se construiraient à l'avenir les églises et cathédrales de lumière consacrées au service de la nouvelle religion chrétienne.

Dans ce but, Grégoire, accompagné de fonctionnaires officiels de l'Etat, se dépêcha d'aller à Vagharchapat pour détruire, à la première occasion, le temple de Tir qui se trouvait près de Mèdzamor, puis au temple d'Anahid, à Ardachad, de Parcham à Thortan, de Aramazd dans la forteresse d'Ani, d'Anahid à Erèze, de Nanée à Thil et de Mihr à Parridch. Il faut préciser ici que l'argent et l'or provenant de la destruction de ces temples et de l'anéantissement des servants païens de ces faux dieux, furent partagés parmi les pauvres et que toutes les possessions leur appartenant furent confisquées au nom de la cour royale pour être utilisées à la construction des églises qu'on devait ériger là dans le futur.

Le Christianisme qui avait survécu à des siècles de persécutions, pouvait sortir maintenant de ses cachettes, descendre des anfractuosités des montagnes et sortir du fond des cavernes, comme des rivières qui rompant leurs digues, irriguaient maintenant la soif et le manque de lumière dans l'esprit des hommes d'Arménie. Après avoir pendant des générations servi constamment cette religion divine, les chrétiens semblaient faire entendre leur voix aux quatre coins de l'Arménie. Leurs genoux tremblants sous les persécutions se raffermissaient, la flamme tremblotante de foi et d'espoir au fond de leur âme se mettait à étinceler, le soleil de justice, la lumière visible, infinie d'amour et de bonté, les rayons du soleil du Christianisme, se levaient sous la voûte céleste libre du monde arménien.

La conversion du peuple arménien du paganisme vers le Christianisme était accomplie. Un nouveau tournant avait été pris, une page d'une nouvelle ère de l'histoire s'était ouverte.

Dans la première moitié du Ve siècle, après et grâce à la création de l'alphabet arménien en 406, lorsque les arméniens purent enfin avoir leurs propres écriture, littérature, histoire et culture, le peuple arménien allait donner à l'Eglise Arménienne ses propres caractéristiques, profondément consciente de son passé séculaire, ayant la vision de son présent et de son futur, dans la voie tracée par la nation arménienne.

Mais pour que le Christianisme, salué avec enthousiasme et accueilli à bras ouverts par le peuple arménien, puisse devenir Eglise arménienne, il était indispensable d'avoir une hiérarchie, des institutions religieuses, un rituel et une vie spirituelle.

Le roi Tiridate convoqua donc, dans la capitale Vagharchapat, tous les grands dignitaires d'Arménie, leur exposa tous les faits et délibéra avec eux. Grégoire, présent à cette assemblée, fut invité à parler du Christianisme et à exprimer ses vœux, que toutes les personnes présentes, sans exception, acceptèrent de réaliser avec joie.

On pourrait dire, selon la terminologie actuelle, qu'à cette occasion, Tiridate tint la Première Assemblée Nationale et Générale de l'histoire de l'Eglise Arménienne. A cet égard, il est bon de rappeler que l'on peut lire dans un ouvrage d'Agathange récemment découvert, qu'aux côtés des seize gouverneurs des provinces du monde arménien, étaient également présents à cette assemblée le roi de Géorgie, le roi d'Aghouanie et le roi des Lazes.

Cette assemblée décida à l'unanimité d'accepter la religion chrétienne comme religion officielle et d'envoyer Grégoire à Césarée pour y être sacré évêque afin de devenir le chef spirituel du peuple qui avait joué un rôle décisif dans la conversion générale au christianisme.

Grégoire partit avec un cortège d'honneur imposant pour Césarée où il reçut la consécration du Patriarche Léontios. Sur le chemin du retour vers l'Arménie, il passa par Sébaste où un groupe de religieux se joignit à lui pour l'aider à servir, par la prédication apostolique et le vaste champ de l'action éducative et organisatrice en Arménie. Sans attendre, le roi Tiridate accompagné de la reine Achkhène, de sa sœur, la princesse royale Khosrovitoukhd, des rois de Géorgie et d'Aghouanie, quitta Vagharchapat pour venir à Pakavan à la rencontre de Grégoire l'Illuminateur, nouvellement sacré Patriarche des Arméniens.

On peut imaginer l'enthousiasme soulevé à Pakavan lors de la rencontre du Patriarche des Arméniens, Grégoire l'Illuminateur, avec le roi des arméniens récemment converti, le Grand Tiridate, et lors du baptême qui suivit de la famille royale, de l'armée arménienne et de la foule présente, dans les eaux de la rivière Aradzan, à la fin de la période de préparation spirituelle de trente jours imposée par Grégoire.

Au cours des mois et des années suivantes, nous vîmes Grégoire occupé à détruire les temples, à construire des églises et des chapelles commémoratives de martyrs, et là où les paroles les plus convaincantes et les messages chrétiens ne donnaient pas les résultats escomptés ou donnaient lieu à des conflits avec des opposants, l'épée de Tiridate venait lui porter assistance.

Toutefois, pour que les graines de l'Evangile et les idéaux de la doctrine chrétienne poussent sur cette terre fertile, Grégoire l'Illuminateur fonda rapidement, dans les principales contrées d'Arménie, des centres d'éducation chrétienne de langue grecque et syriaque. Il faut signaler ici le chemin plein de sagesse pris par Grégoire pour la formation des clercs. Il fit rassembler et éduquer dans ces écoles, sans distinction, les enfants des familles influentes des servants des anciens dieux païens, enfants qui devaient à leur tour, devenir les futurs religieux de l'Eglise Arménienne, pour continuer d'une autre façon, ce que leurs pères faisaient pour les religions païennes.

Ensuite, Grégoire ordonna et sacra des évêques pour les différentes contrées, mit en place, par degrés, une administration ecclésiale, et fît la classification des offices religieux, de la vie spirituelle et des rites.

Pour ne pas surcharger cet article de détails superflus, nous sommes passés très rapidement sur les efforts méritoires et fructueux de Grégoire pour transformer une Eglise Arménienne secrète en Eglise organisée. Cependant, avant de clore cette histoire de la conversion des arméniens au Christianisme et le rôle déterminant joué par Grégoire l'Illuminateur dans ce bref aperçu, il nous semble indispensable de rappeler, qu'en dehors du cercle de sa prédication et de son travail d'organisation ecclésial et, sortant des frontières de l'Arménie, il s'intéressa aussi aux autres pays du Caucase. Comme nous l'avons déjà fait remarquer peu avant, la conversion des peuples géorgiens et aghouans se fit parallèlement àcelle des arméniens. De ce fait, comme nous le lisons dans les ouvrages grecs d'Agathange, Grégoire avait envoyé des prédicateurs et mis à disposition de ces Eglises des évêques. C'est pour cette raison qu'il devait par la suite être aimé et respecté comme " l'Illuminateur " et " Père de la Foi ", non seulement par le peuple arménien, mais aussi par tous les peuples du Caucase.

Il est bon de rappeler ici que des cantiques furent par la suite dédiés à son nom et à son apostolat en Géorgie, que des célébrations furent organisées pour honorer sa mémoire en Géorgie, en Aghouanie, de même que dans les Eglises Grecques, Latines et Coptes. Au cours des siècles suivants, Grégoire 1'Illuminateur devait être le premier saint de l'Eglise Arménienne dont la vie et l'œuvre rapportée par Agathange devaient être traduites en différentes langues et lues le jour de sa fête dans toutes les églises arméniennes et étrangères. Du fait du rôle tout à fait particulier joué par Grégoire dans ses actions apostoliques et dans la vie de l'Eglise, il devait être salué non seulement dans l'Eglise Arménienne mais aussi dans l'Eglise Universelle comme un grand saint bienheureux et auréolé de lumière.

Phare de la lumière de la foi, sorti de ses nombreuses années de claustration et de ténèbres du fond du Khor-Virab (la Basse-Fosse), ayant illuminé le monde arménien de sagesse céleste grâce à son activité fiévreuse, Grégoire, qui recherchait en esprit et en pensées l'intimité avec Dieu, se retira, d'après la tradition, dans une grotte les dernières années de sa vie, malgré les sollicitations instantes de Tiridate pour le garder près de lui. Il préféra vivre là-bas une vie d'ermite dans la prière, l'abstinence, la paix et dans une solitude dévouée à Dieu, loin du tohu-bohu de la vie de palais.

Ayant achevé son apostolat, ou autrement dit, ayant accompli la volonté de Dieu sur cette terre, il acheva sa vie dans la solitude avec la satisfaction de cœur d'un être élu. La tradition arménienne dit que des bergers arméniens du bourg de Mania allaient découvrir ses restes, des années plus tard.

Bien que la célébration de la découverte de ses restes soit faite dans l'Eglise Arménienne, il est plus probable qu'après ses activités si fécondes et son trépas, il fut enseveli à Thortan, puisque, lorsque son fils Verthanès mourut à son tour, celui-ci fut mis en terre " près de son père ", justement à Thortan.

Le dernier texte que l'on peut lire à son sujet se rapporte à Arisdakès qui avait probablement été ramené de Césarée en Arménie pour aider le Patriarche dans sa tâche, et fut envoyé à Nicée en 325 pour assister au Premier Concile Universel de l'Eglise. Lorsqu'Arisdakès rapporta en Arménie le Credo adopté par le Concile à Nicée, Grégoire lui ajouta la courte prière d'action de grâce suivante : " Quant à nous, nous glorifions Celui qui était avant l'éternité, en adorant la Sainte Trinité et l'unique divinité du Père et du Fils et de l'Esprit Saint, maintenant et toujours et dans l'éternité des éternités. Amen ", et le Credo fit son entrée dans les prières du Saint Sacrifice.

Il est vrai que l'adoption officielle du Christianisme par les arméniens n'extirpa pas définitivement le paganisme en Arménie, mais la roue de l'histoire avait tourné et plus aucune force ne pouvait faire faire un retour au passé.

Mgr Goryoun BABIAN
Article paru dans MOMIG n° 1, Paris, 1998
(première parution dans la revue HASG, Antélias, 1994)

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