L'EGLISE ARMENIENNE AU 20e SIECLE : DE LA "CATASTROPHE" A LA RENAISSANCE

par Philippe S. SUKIASYAN



C'est un peuple véritablement miraculé qui fête cette année le 1700ème anniversaire de sa conversion au Christianisme. Son histoire aurait pu tragiquement prendre fin durant le siècle qui vient de se terminer et ce, sans même avoir recours à la bombe atomique, du seul fait des persécutions et des massacres dont il a été victime durant ces cent dernières années.

A la veille de la première guerre mondiale, le territoire de l'Arménie historique est partagé entre trois grands états : l'Empire russe, l'Empire ottoman et la Perse. La population arménienne est de l'ordre d'un peu moins de 5 millions d'individus. Cette population se partage à peu près également entre l'Empire russe et l'Empire turc. L'Eglise arménienne, qui rassemble plus de 95 % de la population arménienne, possède à cette époque plus d'une centaine de diocèses : 73 sont situés dans l'Empire ottoman, 18 dans l'Empire russe, 3 en Perse et un aux Etats-Unis d'Amérique. Ses paroisses sont au nombre de 1290 en Russie avec 1432 lieux de culte et 2335 dans l'Empire ottoman avec 2155 églises. On dénombrait alors dans ces deux parties de l'Arménie historique près de 800 monastères, la plupart délabrés et parfois désertés.

1915 : "LE GOLGOTHA ARMENIEN"

L'expression est empruntée à Monseigneur Krikoris Balakian, un évêque du début de ce siècle, arrêté et déporté par les Turcs en 1915, auteur du premier témoignage écrit sur le génocide arménien auquel il donna le nom de "Golgotha arménien". Les rescapés parlaient eux de la "Grande catastrophe" (en arménien Medz Yeghern), avant que le mot "génocide" ne soit créé au lendemain de la seconde guerre mondiale.

En vérité l'image n'est pas exagérée, c'est un véritable Golgotha qu'a vécu le peuple arménien entre 1915 et 1938, tant dans l'Empire ottoman qu'en Arménie du Caucase. Non seulement l'Eglise n'échappa pas à ces catastrophes que furent le génocide et la soviétisation, mais elle paya un énorme tribut dans les deux cas. L'Eglise d'Arménie perdit à cette occasion des centaines de milliers de ses fidèles, ses monastères, des milliers d'Eglises et de chapelles, un important réseau d'écoles et de lycées, d'hospices, des bibliothèques entières. Ses pertes humaines sont une parfaite illustration de la catastrophe démographique sans précédent que représentèrent le génocide et la dékoulakisation : plus des trois quarts de ses serviteurs, moines et moniales, archimandrites, prêtres et responsables laïcs des paroisses, plus de 80 % des évêques furent déportés ou exécutés, les uns par les Turcs, les autres par les bolcheviques. Certains religieux originaires de l'Empire ottoman rescapés de l'extermination et réfugiés en Arménie caucasienne furent rattrapés par le sort et tombèrent sous les balles de leurs compatriotes bolcheviques.

On estime à près de 5 000 le nombre des religieux arméniens victimes du génocide. Beaucoup d'entre eux furent de véritables martyrs, des témoins de l'extrême, dans leurs monastères, sur le seuil de leurs églises ou sur les chemins de la déportation : moines brûlés vifs ou massacrés comme ceux du monastère du saint Précurseur de Mouch, évêques et prêtres ferrés comme des chevaux : " il ne serait pas digne de laisser des hommes de Dieu aller nu-pieds ", disaient leurs bourreaux turcs. Ces scènes se sont répétées des milliers de fois pendant les quatre années d'épouvante que dura le génocide.

Leur liste serait difficile à établir mais on peut retenir quelques-uns des noms qui nous sont parvenus : l'évêque Hagop Papazian mort sous la torture dans la prison d'izmir à l'âge de 41 ans, les évêques Nercès Taniélian (Yozgat), Khorén Timaksian, Sempad Saadétian (Erzeroum), Khosrov Béhriguian, Yéznig Kalpakdjian, l'archimandrite Kévork Tourian qui, avant d'être arrêté, télégraphiait depuis Garine au patriarche : " on m'emmène en cour martiale " et dont on n'a plus eu aucune nouvelle. L'archimandrite Vartan Hagopian, âge de 69 ans, primat des arméniens de Mouch, aspergé de pétrole et brûlé vif en compagnie des notables de la ville dans le village de Ali Zernan, une méthode déjà utilisée dans les massacres précédents puisque 2000 arméniens avaient été ainsi exécutés le jour de Pâques de l'année 1896 dans la cathédrale d'Edesse. Les archimandrites Sahag Odabachian (Boursa), VaghinagToriguian (Chaboun-Karahissar), Bessag Der-Khorénian (Kharpért), Chavarch Sahaguian (Yévtoguia), Kégham Tévékélian (Keghi), Meguerditch Ghighadian (Dikranaguerd). Nercès Meguerditchian du monastère de sainte Anne et de saint Joachim à Yévtoguia, les pères Yéghiché Balouni, Gomidas Ardzrouni, Yéghiiché Garabédian, Sdépan Baghdassarian, Garabéd Lariyan, moines du monastère du saint Précurseur (Sourp Garabéd) de Mouch, en tout près de 5000 ecclésiastiques orthodoxes auxquels il convient d'ajouter 114 religieux et religieuses catholiques arméniens. Quatre ans après les événements, Monseigneur Mesrop Naroyan, un des rares rescapés de l'épiscopat arménien, écrit : " Dans la terrible boucherie qui a caractérisé ce crime infernal, les religieux arméniens, qu'ils soient évêques, archimandrites ou simples prêtres, ont souvent été immortalisés par la couronne des martyrs. Il faut dire, pour l'honneur du clergé arménien, que rares ont été les cas d'apostasie et que parmi les rares survivants nous trouvons à peine quelques rescapés, sauvés par miracle... Il n'est pas possible d'établir la liste et le nombre exacts des victimes religieuses. Leur nombre est très important puisque le moindre village possédait son église et son prêtre ". Une réalité demeure, 1 500 000 Arméniens sur les 2 200 000 que comptait l'Empire ottoman à la veille du premier conflit mondial, payèrent de leur vie leur attachement à la foi du Christ et leur appartenance à un peuple voué à l'extermination par les dirigeants Jeunes-Turcs.

L'EPREUVE DE LA SOVIETISATION

Dans la partie de l'Arménie devenue soviétique après 1920, les persécutions anti-religieuses ont peut-être été plus féroces que dans le reste de l'Union soviétique. Evoquant ce martyrologe de l'Eglise d'Arménie, le Père Polski écrivait dans son ouvrage Les nouveaux martyrs russes : " ... Proportions gardées, aucune autre Eglise n'a souffert dans un si grand nombre de ses membres : ni la chrétienté primitive ni même la grande Eglise russe ".

Ainsi, entre 1937 et 1938, tous les ecclésiastiques appartenant au haut clergé ont été soit déportés, soit condamnés à la clandestinité ; d'autres ont été exécutés sur décision des tribunaux populaires : ce fut le cas de l'archevêque Pakrad Vartazarian, des évêques Ardag Sembatian et Thadée Haroutunian, des archimandrites Daniel Zadoyan et Dirair Tallakian. Plus de 280 ecclésiastiques furent ainsi condamnés au peloton d'exécution ; l'évêque Isahag Der-Mikaëlian condamné à cinq ans de bannissement, mourut de faim et de froid en exil à Arkangelsk tandis que des assassinats étaient maquillés en crimes crapuleux (l'archimandrite Garabèd Astvadzadourian, supérieur du monastère de Khor-Virab en 1927) ou en "erreur médicale" (exemple de l'évêque Kud Der Ghazarian qui meurt d'une injection trop forte de morphine en 1927). Le bas-clergé (les prêtres mariés dans les paroisses) n'a pas non plus été épargné comme l'attestent les innombrables condamnations à mort prononcées contre les prêtres des paroisses rurales et citadines : les pères Yéghiché Kérovpian, Garabéd Zarkarian, Khatchadour Kouloyan, Haroutiun Der-Boghossian et des dizaines d'autres. Dans la nuit du 5 au 6 avril 1938, le catholicos Khorèn ler, élu en novembre 1932, est exécuté par strangulation par des agents du NKVD en la résidence patriarcale d'Etchmiadzin. L'acte de décès stipule qu'il est décédé d'un "arrêt cardiaque". A la fin de l'année 1938, plus aucune église n'est ouverte dans le pays. Par une ordonnance datée du 4 août de la même année, le bureau du comité central du Parti communiste d'Arménie décide de procéder à la fermeture du monastère d'Etchmiadzin. La cathédrale du catholicossat pourtant épargnée par les occupants musulmans (Perses) pendant deux siècles, est fermée et transformée en grange au centre de ce qui devient le "sovkhoze d'Etchmiadzin".

En même temps que l'anéantissement de ses élites, c'est un peuple tout entier, et avec lui, l'une des plus anciennes communautés chrétiennes qui sont au bord de l'anéantissement entre 1915 et 1938. On peut se demander dans ces conditions comment l'Eglise d'Arménie a pu survivre à de telles épreuves.

RENAISSANCE & DIASPORA

Eglise locale, autocéphale dès sa création, l'Eglise arménienne possède depuis le 4ème siècle son siège patriarcal dans la ville d'Etchmiadzin, tout près d'Erevan, l'actuelle capitale de l'Arménie mais trois autres patriarcats exerçant une juridiction locale existent aussi au Liban (catholicossat d'Antilias), en Turquie (Patriarcat de Constantinople) et en Terre-Sainte (Patriarcat de Jérusalem). C'est sans doute l'existence d'une telle structure déconcentrée qui a permis la survie de cette Eglise ainsi que sa tradition diasporique fort ancienne.

Depuis ses débuts, l'Eglise arménienne vit une double réalité territoriale et diasporique ; c'était le cas en Palestine où les moines arméniens se comptaient par centaines dès le 5ème siècle, à Byzance qui renfermait une communauté arménienne dès sa fondation, en Crimée, en Moldavie ou en Galicie où des dizaines de monastères et d'églises attestent jusqu'à nos jours de l'ancienneté et de la prospérité de ces communautés. De nombreuses communautés ont aussi existé dans toute l'Asie à Singapour, Rangoon, Kaboul et jusqu'en Chine.

Cette expérience de l'exode et de la dispersion a naturellement servi à l'Eglise arménienne à partir des années 30 de ce siècle, lorsque les rescapés du génocide tenteront d'organiser ce que l'on commençait à appeler la "Grande diaspora". Cette histoire tragique explique pourquoi des diocèses de cette Eglise se trouvent aujourd'hui situés hors des frontières arméniennes. Mais le 20ème siècle, aussi tragique soit-il, n'a pas été qu'un siècle de catastrophes pour le peuple arménien puisque, par deux fois, il reconquiert l'indépendance perdue au 14ème siècle : la première fois en 1918, mais cette indépendance prend fin en décembre 1920 du fait de la soviétisation, la seconde fois le 21 septembre 1991, lorsque la République socialiste soviétique d'Arménie proclame son indépendance.

Aujourd'hui, l'Eglise arménienne doit faire face à un double défi : continuer à se reconstruire en Arménie comme en diaspora sous des cieux aussi divers que l'Europe occidentale, les Amériques, le Proche et le Moyen-Orient et renouer avec ses fidèles des pays de l'ex-bloc de l'Est depuis Kitchiniov et Sofia jusqu'à Samarkande en passant par Lvov, Kiev et Saint-Pétersbourg.

A l'heure actuelle, plus de la moitié des fidèles de l'Eglise arménienne et les ¾ de ses diocèses (30 sur 40) se trouvent hors des territoires historiques arméniens, sur tous les continents : Australie, Nouvelle-Zélande, Egypte, Soudan, Ethiopie, Iran, Irak, Syrie, Jordanie, Koweït, Argentine, Uruguay. Le premier diocèse en importance est celui de Russie qu'il a fallu réorganiser pour structurer les communautés de Russie, d'Ukraine, des Pays baltes et d'Asie centrale. Avec leurs deux millions de fidèles, les deux diocèses de Russie (Moscou et Rostov) sont plus importants que celui d'Erevan, la capitale, puis viennent les deux diocèses des Etats-Unis et un certain nombre d'autres diocèses de la diaspora. En Europe, hormis la Russie et l'Ukraine, il existe des diocèses en Bulgarie, Roumanie, Allemagne, Autriche, Suisse, France, Grande-Bretagne, des vicariats en Italie, Suède, Moldavie, Estonie et Lituanie. Tous ces diocèses sont représentés au sein du Saint-Synode qui siège à Etchmiadzin. En France, on trouve trois diocèses : Paris (Ile de France), Lyon (Rhône-Alpes) et Marseille (Paca) regroupant 23 paroisses, 22 lieux de culte, une trentaine de prêtres et autant de diacres. L'Eglise arménienne de France administre quatre écoles bilingues, allant de la maternelle au CM2.

La vague de vocations et le renouveau de la vie ecclésiale que l'on a pu constater en Arménie au lendemain de l'indépendance sont bien sûr révélateurs de la soif spirituelle d'un peuple que l'on a tenté de déchristianiser pendant 75 ans. Les églises et les séminaires connaissent des affluences considérables, de nombreuses églises sont en construction alors que, comme dans le reste de l'ex-Union soviétique, la population vit dans des conditions économiques extrêmes. Une immense cathédrale, en partie financée par la Diaspora, est en chantier à Erevan. Ce nouveau sanctuaire sera au cœur de la capitale arménienne l'expression de la foi inébranlable de tout un peuple ; il est bâti au nom des vivants mais aussi de " ceux qui se sont endormis dans l'espérance " (Office des Défunts) durant ce siècle si cruel pour l'Arménie.

Les communautés arméniennes du Proche et Moyen-Orient ne connaissent pas non plus de crise des vocations ; ce n'est pas, à l'exception notable des Etats-Unis, la situation des communautés de la diaspora occidentale qui continuent de faire appel à des prêtres originaires d'Arménie, de Turquie ou de Terre Sainte.

C'est donc globalement une Eglise en "bonne santé", renaissante, qui commémore le 1700ème anniversaire de la conversion des Arméniens, même si elle est aussi confrontée, comme les autres Eglises, à la montée de l'incroyance, au prosélytisme des sectes, aux grandes interrogations des sociétés dans lesquelles elle poursuit sa mission. Le 20ème siècle se termine toutefois pour les Arméniens avec un sentiment de profonde amertume, car, s'ils ont retrouvé leur souveraineté et gagné un Etat, ils ont perdu un pays entier et surtout des millions de vies humaines dont l'extermination continue d'être niée par les héritiers des responsables du premier génocide de ce siècle.

Philippe S. SUKIASYAN
Diacre de l'Eglise arménienne
Chargé de cours à l'Université Jean Moulin (Lyon 3)
Unité chrétienne, n° 141-142, Chrétiens d'Arménie,
Lyon, février-mai 2001, p.27-32.

© 2002 Romaric THOMAS