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L'IDEE DU ROYAUME DE DIEU OU ROYAUME DES CIEUX
par Mgr Karapet TER-MEKERTTSCHIAN
Celui qui connaît de près le contenu de l'Evangile a sûrement remarqué que l'objet
principal de la prédication du Christ est la pensée du Royaume des cieux, et que
c'est autour de ce concept que tournent la plupart de Ses paroles. Déjà, Jean-Baptiste
avait prêché avant Lui la proximité du Royaume de Dieu, et lorsque le Christ, après le baptême,
se mit à prêcher, Sa première parole fut : " Convertissez-vous : le règne des cieux s'est
approché. "(Mt. 4,17). L'ensemble du Sermon sur la montagne dévoile les chemins qui mènent
au Royaume, et la majorité des paraboles du Christ nous sont données pour expliciter le sens
du Royaume. Voici ce que le Christ veut faire comprendre, en disant le Royaume des cieux.
De l'explication de cette pensée majeure dépend la vraie compréhension de tout l'Evangile.
Tout d'abord, il est évident que le Christ parle du Royaume de Dieu comme d'une pensée connue :
quand Il disait : " le Royaume de Dieu est proche ", sans doute les interlocuteurs devaient-ils,
en partie, en comprendre le sens. Il est vrai, comme on le verra, que cette pensée n'est pas étrangère
à l'Ancien Testament. Quand le peuple proposa à Gédéon, rentré vainqueur du champ de bataille, de régner sur lui,
il refusa en rappelant que Dieu était le roi d'Israël ; et lorsque le peuple exigea de Samuel qu'il devint roi,
à lui aussi cette idée parût impie. De bout en bout, la loi de Moïse défend la conception du peuple d'Israël
comme propriété de Dieu, et de Lui seul. Le peuple devait reconnaître en Lui son unique Seigneur et Maître,
en se conduisant selon Ses commandements, dans la paix comme dans la guerre -
ce qui signifie former un royaume sur lequel devait régner la seule Volonté de Dieu.
Il est vrai qu'il y eut également en Israël des rois terrestres, mais ceux-ci étaient
considérés comme les représentants du Roi céleste, chargés de l'exécution de Son pouvoir.
Consacrés au Seigneur, ils recevaient de Lui l'Esprit de justice et la sagesse,
pour gouverner avec justice et sagesse. Mais ils ne devaient jamais perdre conscience
de ce que le pouvoir ne leur appartenait pas en propre, mais au seul Roi céleste.
Et lorsque ces rois, par leurs actions contraires à la loi et par leur faiblesse,
ne furent plus capables d'être les représentants de Dieu, ni leur royaume de devenir
le vrai royaume de Dieu où règne Sa seule Volonté, les prophètes apparurent qui
prêchèrent l'attente du Royaume à venir : la vraie royauté sera établie par le vrai Messie de Dieu,
lors de son apparition à venir. Ainsi Daniel, en représentant les quatre grands royaumes de la terre,
voit pour finir : " Je regardais dans les visions de la nuit, et voici qu'avec les nuées du ciel venait comme un Fils d'Homme ;
il arriva jusqu'au Vieillard, et on le fit approcher en sa présence.
Sa souveraineté est une souveraineté
éternelle qui ne passera pas,
et sa royauté, une royauté qui ne sera
jamais détruite. " (Dn. 7, 13, 14).
Voici cet incorruptible royaume venu du ciel, attendu par les contemporains
du Christ, et que Lui-même, le fils de Dieu, a apporté.
Tous les Juifs n'avaient évidemment pas la même compréhension du Royaume de Dieu :
certains attendait un pareil bien de ce royaume, certains, d'autres biens. Mais tous étaient persuadés
que le Royaume devait leur apporter tous les biens qu'ils en espéraient. Ils étaient persuadés
que le Royaume serait d'abord celui du peuple juif. Cela signifiait la disparition des royaumes païens,
et la vassalité de tous au peuple de Dieu. Alors, quand le Sauveur prêcha parmi eux la proximité
du Royaume de Dieu, ils ne pouvaient pas ne pas comprendre qu'il s'agissait du Royaume messianique.
C'est bien ainsi que le comprirent les Juifs lorsqu'ils crièrent, lors de l'entrée solennelle du Seigneur à Jérusalem :
" Béni soit le règne qui vient, le règne de David notre père ! Hosanna au plus haut des cieux ! " (Mc. 11, 10).
Ils savaient quel Royaume ils bénissaient, mais ils attendaient de ce Royaume autre chose que ce qu'il fallait attendre,
et que Dieu et le Fils de David pouvaient leur donner. Ce fut pour cela que le Christ définit,
par de nombreuses paraboles et explications, les vrais caractère et but du Royaume qu'Il apportait.
On sait que l'évangéliste Matthieu parle habituellement du " Royaume des cieux ",
tandis que les trois autres se réfèrent seulement au " Royaume de Dieu ".
Cette différence de langage s'explique probablement par le fait que le Sauveur lui-même utilisait
principalement la première expression, car la formule de " Royaume des cieux " étant parfaitement
compréhensible pour les Juifs, elle pouvait être ambiguës pour les Chrétiens des milieux païens
pour qui les évangélistes écrivaient. En parlant du Royaume des cieux, le Christ faisait
probablement allusion au passage évoqué de la prophétie de Daniel. Il signifiait par là
que le Royaume qu'Il apportait n'était pas un royaume terrestre devant remplacer les autres royaumes,
comme pouvait le donner à penser une mauvaise interprétation des paroles du prophète,
mais un royaume céleste par son origine et son intériorité. Le caractère céleste du Royaume
est plus visible encore dans la prière du Seigneur, où immédiatement après les paroles :
" Que Ton règne vienne ", est ajouté " Que Ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ".
Cela signifie que le vrai Royaume est au ciel, là où Sa Volonté s'accomplit entièrement.
Prier pour que ce Royaume vienne parmi nous signifie désirer que Sa Volonté soit entièrement accomplie sur terre,
que le Royaume de Dieu, sans perdre son caractère céleste, prenne aussi en lui les hommes, d'origine terrestre.
Cela suppose que le Royaume de Dieu, ou des cieux au sens large, établisse un tel ordre des choses,
dans lequel Dieu gouverne pleinement, et où tout se passe selon Sa Volonté. Si, dans les évangiles,
le Royaume est fréquemment présenté comme un bien, comme un trésor que l'on doit acquérir,
c'est parce que le fait même de se trouver sous la protection de Dieu, d'être en état d'agir selon Sa Volonté,
est considéré comme un bien supérieur.
Comme on le sait, la première béatitude, par laquelle commence le Discours sur la montagne,
est la promesse du Royaume des cieux, faite par le Christ, aux pauvres de cœur (Mt.5,3).
Cela signifie alors que ce Royaume existe, qu'il est prêt, et que, dès maintenant,
il est possible d'y entrer pour celui qui présente une qualité intérieure cohérente.
La même chose est affirmée plus loin : " Depuis les jours de Jean le Baptiste jusqu'à présent,
le Royaume des cieux est assailli avec violence ; ce sont des violents qui l'arrachent. " (Mt. 11, 12),
" Mais si c'est par l'Esprit que je chasse les démons, alors le Règne de Dieu vient de vous atteindre. " (Mt. 12, 28),
et dans d'autres passages. Et si le Christ répond à la question des Pharisiens :
" Le Règne de Dieu ne vient pas comme un fait observable. On ne dira pas : '' Le voici '' ou ''Le voilà ''.
En effet le Règne de Dieu est parmi vous. " (Lc. 17, 20), il faut admettre qu'Il présente
le Royaume de Dieu comme étant apparu, parmi eux, en Sa propre personne. En tous les cas, le Royaume de Dieu
est présenté comme un certain état dans lequel on peut se trouver dès cette vie.
D'autres que le Christ participent-ils à cet état ? On peut l'affirmer d'après le passage :
" [...] le plus petit dans le Royaume des cieux est plus grand que lui. " (Mt. 11, 11).
Mais il y a dans l'Evangile de nombreux passages qui présentent le Royaume de Dieu
comme un bien ou un état à venir. Ainsi dans la prière du Seigneur au Père, le Sauveur nous apprend
à demander la venue du Royaume de Dieu. Il prescrit de persévérer pour l'acquérir (Mt. 6, 33) :
" si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des Pharisiens, non, vous n'entrerez pas
dans le Royaume des cieux. " (Mt. 5, 20). Il le dit à ceux qui étaient déjà Ses disciples.
Cette opposition s'explique par le fait que le commencement du Royaume de Dieu est désormais établi,
et que le droit à l'héritage s'acquiert dans la vie présente ; mais l'héritage et le dévoilement
complet du Royaume sont à venir, se feront dans la vie future. Ainsi dans le verset :
" [...] qui n'accueille pas le Royaume de Dieu comme un enfant n'y entrera pas. " (Mc. 10, 15),
le Royaume de Dieu est présenté comme présent et à venir. Une série de paraboles nous montre comment
comprendre les conseils concernant le développement progressif et la manifestation parfaite du Royaume de Dieu (Mc. 4, 11).
La parabole sur le Semeur nous montre comment les semences du Royaume de Dieu sont semées dans ce monde :
par la Parole (Mc. 4, 14), avec le temps nécessaire pour que ses germes grandissent et portent du fruit.
La parabole de l'ivraie (Mt. 13, 24-30) souligne que le Royaume de Dieu ne peut se présenter sur terre
de façon pure et sans mélange, que dans la vie présente, il est impossible de construire une telle communauté,
dans laquelle tous ses membres seront fils du Royaume. La même parabole rappelle en outre
que les grains du Royaume doivent, ici-bas, grandir mêlés aux grain étranger, et que le droit de tri
appartient à celui à qui il a été donné d'être le juge au jour dernier du jugement.
Dans la parabole du grain de moutarde (Mt. 13, 31-32) et celle du levain (Mt. 13, 33),
le Royaume de Dieu apparaît comme une puissance vitale dont le commencement est caché est insignifiant,
mais qui peut grandir très largement, sans mesure, et contenir tous les éléments qui tombent sous son influence.
Ainsi donc, le Christ nous apprend à ne pas regarder le Royaume de Dieu comme un phénomène magique
devant s'accomplir de façon inattendue et brusque, entourée de signes et de sa puissance,
mais comme une force morale qui exige du temps pour se développer et s'exprimer parfaitement.
Comme le grain de moutarde contient déjà toute la plante à l'état embryonnaire, le Chrétien dont la foi
contient déjà dans son cœur tous les éléments du Royaume de Dieu, et participe dès maintenant
aux bienfaits attendus du Royaume. Mais il ne peut appartenir parfaitement au Royaume
tant que les désirs et les soucis charnels le gouvernent encore et s'opposent à ce que son esprit,
fécondé par l'Amour divin, compose tout entier son être.
Mgr Karapet TER-MEKERTTSCHIAN (1866-1915)
MOMIG n° 4, Paris, 1999(première parution
dans la revue ARARAT n° 11, Etchmiadzine, 1896).
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