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L'EPISODE DE L'ARRESTATION DU CHRIST D'APRES L'EVANGILE SELON SAINT JEAN (Jn 18, 1-12) ET LES SYNOPTIQUES
par Gohar HAROUTIOUNIAN
CHAPITRE I
L'épisode de l'arrestation du Christ dans les Evangiles synoptiques
D'après les études de l'exégèse moderne 2, la base de la structure de l'Evangile selon saint Marc réside dans les trois annonces de la mort et de la résurrection du Christ (Mc 8, 31-33 ; 9, 30-32 ; 10, 32-34). L'ensemble du texte de cet Evangile peut être divisé en deux parties avec pour moment central la confession de Pierre (Mc 8, 27-30). La première partie (Mc 1,1 à 8, 30) peut être intitulée " Jésus-messie " ; la seconde, contenant trois annonces de la mort et la résurrection du Christ et leur accomplissement (Mc 8, 31-16, 20), " La croix ". Ainsi, le récit de l'arrestation du Christ (14, 43-52) se situe dans la deuxième partie : entre la prière à Gethsémani ( Mc 14, 32-42 ) et le procès devant les Juifs ( Mc 14, 53-65 ).
Nous pouvons distinguer les éléments suivants du récit de l'arrestation du Christ d'après l'Evangile selon saint Marc :
Arrivée de Judas (v. 43).
Baiser de Judas (v. 44-45).
Arrestation de Jésus (v. 46).
Réaction de l' " un " (v. 47).
Jésus parle à la troupe (v. 48-50).
Abandon de tous et la réaction du jeune homme (v. 50-52).
Par rapport aux deux autres récits synoptiques de l'arrestation du Christ, la rédaction marcienne de cette épisode est la plus courte et la plus laconique, voire plus ancienne. La figure du Christ dans la version de saint Marc est complètement immobile. Sa seule " action " est la parole, adressée à la troupe que vient de l'arrêter. La particularité de saint Marc est la mention de la figure du jeune homme. L'apparence autobiographique de ce détail a depuis longtemps suggéré qu'il pourrait s'agir de l'évangéliste lui-même 3.
L'épisode de l'arrestation du Christ dans l'Evangile selon saint Matthieu (26, 47-56)
Les cinq discours du Christ, précédés chacun d'une section narrative, sont l'élément central de l'Evangile selon saint Matthieu. Nous suivrons dans notre travail la division de cet Evangile en sept parties, proposée par la Bible de Jérusalem : les récits de l'enfance (ch. 1-2), les cinq discours (3-7 ; 8-10 ; 11-13, 52 ; 13, 53-18 ; 19 -25) et les récits de la passion-résurrection (26-28).
D'après ce schéma, le récit de l'arrestation du Christ se situe, dans les récits de la passion-résurrection, entre la prière à Gethsémani (Mt. 26, 36-46 ) et le procès devant les Juifs (Mt. 26, 57-68 ). La rédaction matthéenne de cette épisode suit la structure de la rédaction marcienne, en y ajoutant les paroles du Christ adressées à Judas (v. 50) 4 et à l'" un " qui porta l'épée (v. 52-54). La parole du Christ à Judas (v. 50) souligne le pouvoir divin du Christ, qui sait en avance ce qui va se passer. Dans la parole du Christ à l' " un " (v. 52-54), nous pouvons distinguer quatre éléments : la demande de remettre l'épée (v. 52 a, que l'on retrouve chez saint Jean 18, 11) et les trois raisons invoquées pour le faire : " car tous ceux qui prennent l'épée périront par l'épée " (v. 52 b, que l'on retrouve dans une des rédactions de saint Jean 18, 11 5 ; car le Christ peut être aidé par " 12 légions d'anges " du Père (v. 53, propre à saint Matthieu) ; car l'Ecriture doit être accomplie (v. 54, que l'on retrouve chez Marc 14, 49). Cette nouvelle complexité du récit par rapport à la version marcienne et l'accentuation de la divinité du Christ et de Son pouvoir auprès du Père, établissent que la rédaction matthéenne de l'épisode de l'arrestation du Christ est postérieure à la version de saint Marc. L'élément propre à la rédaction matthéenne est donc le verset 53, mentionnant les " 12 légions d'anges " du Père 6.
L'épisode de l'arrestation du Christ dans l'Evangile selon saint Luc (22, 47-53).
L'événement central de l'Evangile selon saint Luc, d'après des études exégétiques modernes 7, est la montée du Christ à Jérusalem, mentionnée trois fois dans le texte (Lc 9, 31 ; 13, 22 ; 17, 11). Ainsi, l'ensemble de cet Evangile peut être divisé en trois parties :
I. 1,1 à 9,50 : avant la montée à Jérusalem.
II. 9,51 à 19,28 : la montée à Jérusalem.
III. 19,29 à 24 : à Jérusalem.
D'après cette division du texte, l'épisode de l'arrestation du Christ (22, 47-53) se situe dans la troisième partie de l'Evangile, parmi les événements vécus par Jésus à Jérusalem. Il est placé entre la prière au mont des Oliviers ( Lc 22, 40-46) et le procès devant les Juifs (Lc 22, 54-55 et 63-71). La rédaction lucanienne de l'épisode de l'arrestation du Christ reprend la structure de saint Marc et, comme la version matthéenne, ajoute les paroles du Christ à Judas (v. 48) et à ceux qui veulent le protéger (v. 51). Dans ces ajouts, l'accent est mis non pas sur le pouvoir divin du Christ, mais sur Son acceptation de sa propre arrestation. Si dans les versions marcienne et matthéenne la figure du Christ reste immobile, chez saint Luc il lui est attribué l'accomplissement d'un miracle : la guérison de l'oreille droit du serviteur. Cette précision propre à la rédaction lucanienne souligne à sa manière le pouvoir divin du Christ qui ne veut pas être défendu par la force.
En suivant la structure marcienne et en ajoutant les mêmes éléments que la rédaction matthéenne, saint Luc a abrégé et restructuré le récit : les paroles du Judas à la troupe et au Christ, approfondissant le thème du baiser du Judas, sont absentes dans la rédaction lucanienne. Ainsi le thème de la trahison de Judas n'y est pas accentué. Dans la même lignée de pensée, saint Luc a déplacé l'arrestation du Christ à la fin de l'épisode et non pas après le baiser du Judas. Un autre élément important : Jésus y est arrêté non pas pour que s'accomplissent les Ecritures (saint Marc) ou les écrits des prophètes (saint Matthieu), mais parce que " maintenant c'est leur heure, c'est le pouvoir des ténèbres " (Lc 22, 53). Pour la communauté hellénistique, à laquelle s'adressait saint Luc, la référence à l'Ecriture ne présentait pas le même intérêt que pour les communautés palestiniennes auxquelles s'adressaient saint Marc et saint Matthieu. Ainsi le thèmes de la soumission aux écritures, cher aux versions marcienne et mattthéenne de ce récit est remplacé chez saint Luc par le thème " johannique " du " pouvoir des ténèbres ".
On peut ainsi constater que la rédaction lucanienne, fondée sur le récit de saint Marc, est postérieure à la version marcienne, du fait que le récit soit restructuré et plus complexe. Elle contient deux éléments commun avec la version matthéenne: les paroles du Christ à Judas (v. 48) et à ceux qui veulent le protéger (v. 51). Les thèmes propres à la rédaction lucanienne sont donc la guérison de l'oreille droite du serviteur du grand prêtre et la venue de l'heure du pouvoir des ténèbres. Dans ce récit, saint Luc, comme saint Jean, ne parle pas de la fuite des disciples.
Conclusion sur les récits synoptiques de l'arrestation du Christ.
Pour suivre nos conclusions, nous proposons un schéma comparatif des trois récits (en italique sont indiqués les passages communs à saint Matthieu et saint Luc ; les éléments propres à chaque rédaction sont donnés en caractère gras) :
Saint Matthieu (26, 47-56)
1. Introduction (v. 47). Arrivée de Judas.
2. Baiser de Judas (v. 48-49).Paroles de Judas à la troupe, indiquant le baiser comme le signe de reconnaissance du Christ (v 48).Salutation verbale du Christ par Judas et le baiser (v. 49). Parole de Jésus à Judas (v 50a) et arrestation (v. 50 b).
3. Réaction de l'" un " (v. 51).Parole de Jésus à l'" un " (v. 52-54) : 12 légions des anges du Père.------------------------------------
4. Jésus parle aux foules (v. 55-56) : " pour que s'accomplissent les écrits des prophètes ".
5. Abandon par les disciples.----------------------------------------- |
Saint Marc (4, 43-52)
1. Introduction (v. 43). Arrivée de Judas.
2. Baiser de Judas (v.44-46).Paroles de Judas à la troupe, indiquant le baiser comme le signe de reconnaissance du Christ (v 44).Salutation verbale du Christ par Judas et le baiser (v. 45)-----------------------------------Arrestation de Jésus (v. 46).
3. Réaction de l' " un " (v. 47).-----------------------------------
4. Jésus parle à la troupe (v. 48-50) : "c'est pour que les écritures soient accomplies ".
5. Abandon de tous.La réaction du jeune homme (v. 50-52). |
Saint Luc (22, 47-53)
1. Introduction (v. 47 a). Arrivée de Judas.
2. Baiser de Judas (v. 47 b).-----------------------------------Parole de Jésus à Judas (v. 48).-----------------------------------
3. Réaction de l' "un" (v. 49 et 50).Parole de Jésus à l' " un " et guérison de l' oreille droite (v. 51).
4. Jésus parle à ceux qui se sont portés contre lui (v. 52 et 53) : " c'est maintenant votre heure, c'est le pouvoir des ténèbres ".
5. ----------------------------------------------------------------------Jésus est arrêté (v. 54) |
D'après nos observations, nous pouvons ainsi constater que les trois rédactions synoptiques sont dépendantes les unes des autres dans leur structure et leur vocabulaire, ce que démontre l'insuffisance de l'hypothèse de trois adaptations écrites d'une tradition orale rapidement fixée, et suppose au contraire l'existence d'au moins un document ancêtre unique. Nous avons vu que les versions de saint Matthieu et de saint Luc sont postérieures à celle de saint Marc et dépendent de sa version ou de la source de sa version. Nous pouvons donc déjà supposer l'existence d'un document ancêtre unique. Mais les éléments communs des rédactions matthéenne et lucanienne, absents chez saint Marc, supposent l'existence éventuelle d'une deuxième source, différente de celle de saint Marc. Ainsi l'analyse comparative des trois récits de l'arrestation du Christ nous confirme l'hypothèse de deux sources, soutenue par Schleiermarcher et Holtzmann. D'après cette hypothèse, deux documents historiques seraient à la base des rédactions synoptiques : Marc, ou pré-Marc, et la source " Q " - une collection des logia du Christ.
CHAPITRE II
L'épisode de l'arrestation du Christ dans l'Evangile selon saint Jean (Jn 18, 1-12)
I. Contexte
D'après la division chiasmique du texte du quatrième Evangile 8, qui est centré autour du passage de la Marche de Jésus sur les eaux comme la Pâque et le nouvel exode (ch. 6, 16-21 ), notre péricope se situe dans la cinquième partie (12, 12 à 21, 25), développant le thème de la destruction du corps du Christ mise en parallèle avec la première partie (1, 19 à 4, 3) et plus particulièrement 2, 13-25.
Le texte de saint Jean (Jn 18, 1-12) est placé entre la prière dite sacerdotale (Jn 17) et les épisodes de " Jésus devant les grands prêtres Anne et Caïphe " (Jn 18, 13-27) et de " Jésus devant Pilate " (Jn 18, 28-19, 16). Dans les synoptiques, l'épisode de l'arrestation est placé entre la prière à Gethsémani (Mt. 26, 36-46 ; Mc 14, 32-42 ; Lc 22, 40-46) et le procès devant les Juifs (Mt. 26, 57-68 ; Mc 14, 53-65 ; Lc 22, 54-55 et 63-71). On remarque l'absence de la prière à Gethsémani chez saint Jean, qui la transforme en une affirmation de " pouvoir " du Christ et de sa mission. Comme les synoptiques, Jean distingue deux phases dans le procès devant les Juifs : sans mentionner explicitement le Sanhédrin, il envisage une première réunion présidée par Hanne (Jn 18, 13-23), et il se borne à évoquer un conseil présidé par Caïphe (Jn 18, 24-28). Dans ces épisodes, il ne s'agit pas, comme dans les synoptiques, d'interrogatoires rapides. Dans le quatrième Evangile, le véritable procès a eu lieu tout au long du ministère de Jésus, et la décision est déjà prise 9. On peut également noter une autre différence importante : les récits synoptiques de la comparution devant le Sanhédrin concentrent l'attention sur le caractère messianique de l'activité de Jésus et sur le blasphème (Mt. 26, 57-66 ; Mc 14, 53-64 ; Lc 22, 66-71), tandis que saint Jean évoque une comparution chez Hanne, où l'interrogatoire concerne l'enseignement de Jésus et le fait qu'Il rassemblait des disciples.
La seconde partie du procès se déroule devant Pilate. Saint Jean donne à la comparution de Jésus devant Pilate beaucoup plus d'importance (Jn 18,28 et 19,16) que ne le font les Evangiles synoptiques (Mt. 27, 11-26 ; Mc 15, 1-15 ; Lc 23, 13-25) : Pilate va et vient, sort (Jn 18, 29-38) et 19, 4), entre (Jn 18, 33 et 19, 9). La foule devient de plus en plus violente et Jésus domine le tout par son calme souverain.
C'est en fait Jésus qui va mener tout le procès, par ses paroles et ses silences. Saint Jean met en évidence que c'est lui, l'accusé, qui juge ceux qui semblent être ses accusateurs.
Composition de Jn 18, 1-12.
Dans l'épisode de l'arrestation du Christ d'après l'Evangile de Saint Jean, nous avons remarqué certains parallèles entre les versets, permettant d'établir une construction chiasmique de ce passage.
Le verset 1 (A) soulignant l'initiative du Christ qui choisit de " venir " pour sa propre arrestation peut être mis en parallèle avec le verset 12 (A'), soulignant aussi l'initiative du Christ qui se laisse arrêter. Les versets 2-3 (B) qui décrivent l'attitude du Judas, venant avec les forces armées, peuvent être mis en parallèle avec les versets 10-11 (B'), développant le thème d'un autre disciple, Pierre, agissant avec l'épée. Le dialogue du Christ avec les gardes a aussi une construction chiasmique. La question du Christ " Qui cherchez-vous ? " au v. 4 (C) peut être mise en parallèle avec les versets 8-9 (C'), contenant la réponse de Jésus à sa propre question : " Je suis ". La réponse de la cohorte à la question du Christ au v. 5a (D) peut être mise en parallèle avec la reprise de la même réponse au verset 7b (D'). Le v. 5b dans lequel Jésus révèle son identité divine (E) peut être mis en parallèle avec le v. 7a (E'), contenant la reprise de la question du Christ " Qui cherchez-vous ? " du v . 4. Ainsi, au centre du passage de l'arrestation du Christ d'après l'Evangile de saint Jean, nous trouvons le v. 6 décrivant la réaction de la cohorte qui recule et tombe à terre, geste par lequel l'évangéliste nous révèle que le Christ est déjà vainqueur de ce monde, représenté par le groupe autour de Judas (F).
Voici le schéma récapitulatif de Jn 18, 1-2, que nous proposons de suivre :
A. v. 1 Jésus vient au jardin.
A'. v. 12 Jésus est saisi et ligoté.
B. v. 2-3 Arrivée de Judas.
B'. v. 10-11 Christ/Pierre.
C. v. 4 Question du Christ.
C'. v. 8-9 Jésus répond à sa propre question.
D. v. 5 (a) Réponse de la cohorte.
D'. v. 7 (b) Réponse de la cohorte.
E. v. 5 (b) Jésus révèle son identité divine. E'. v. 7 (a) Question du Christ.
F. v. 6 Réaction de la cohorte.
Commentaire de Jn 18, 1-2 en comparaison avec les récits synoptiques.
Pour poursuivre notre étude, nous proposons de nous référer au schéma comparatif des quatre récits qui suit :
Saint Matthieu (26, 47-56)
1. Introduction (v. 47).a. ---------------------------b. Arrivée de Judas.
2. Baiser de Judas (v. 48-49).Parole de Jésus à Judas (v 50a) et arrestation (v. 50 b).
3. Réaction de l'" un " (v. 51).Parole de Jésus à l'" un " (v. 52-54).
4. Jésus parle aux foules (v. 55-56).
5. Abandon par les disciples.----------------------------------------- |
Saint Marc (4, 43-52)
1. Introduction (v. 43).a. ---------------------------b. Arrivée de Judas.
2. Baiser de Judas (v.44-45).-----------------------------------Arrestation de Jésus (v. 46).
3. Réaction de l' " un " (v. 47).-----------------------------------
4. Jésus parle à la troupe (v. 48-50).
5. Abandon de tous.La réaction du jeune homme (v. 50-52). |
Saint Luc (22, 47-53)
1. Introduction (v. 47 a).a. ---------------------------b. Arrivée de Judas.
2. Baiser de Judas (v. 47 b).Parole de Jésus à Judas (v. 48).
3. Réaction de l' "un" (v. 49 et 50). Parole de Jésus à l' " un "et guérison d'une oreille (v. 51).
4. Jésus parle à ceux qui se sont portés contre lui (v. 52 et 53).
5. -----------------------------------Jésus est arrêté (v. 54). |
Saint Jean(18, 1-12)
1. Introduction.a. Jésus vient au jardin (v. 1).b. Arrivée de Judas (v. 2 et 3)
2. ---------------------------------------------------------------------------------------------------Dialogue entre Jésus et les gardes.a. Première partie :- Jésus questionne (v. 4)- la cohorte répond (v. 5 a)- Jésus confirme son identité (v. 5 b)- réaction de la cohorte (v. 6).b. Seconde partie :- demande de Jésus (v. 7)- Jésus confirme son identité et demande à laisser partir les disciples (v. 8 et 9).
3. Réaction de Pierre (v. 10).Parole de Jésus à Pierre (v. 11).
4. ---------------------------------
5. ---------------------------------Jésus est saisi et ligoté (v12).
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A. Jésus vient au jardin : v. 1.
" Ayant dit ceci, Jésus sortit avec ses disciples au-delà du torrent du Cédron, où il y avait un jardin, dans lequel il entra, lui et ses disciples " 10.
A la différence des synoptiques, Jésus se déplace après avoir parlé, en choisissant de venir (littéralement " entrer ") au jardin. Les synoptiques n'insistent pas sur le mouvement de Jésus. La figure du Christ y est immobile pendant l'arrestation et on le trouve déjà au jardin, parlant avec les disciples. Ce sont Judas et la troupe qui viennent, alors que pour saint Jean, c'est Jésus qui vient " en sachant ce qui allait lui arriver ", pendant que Judas et la cohorte le cherchent en gagnant le jardin, munis d'armes et de torches (v. 3). Pour saint Jean, l'initiative appartient à Jésus. Saint Jean Chrysostome commente ainsi l'attitude du Christ dans ce verset : " Jésus [...] se rend avec empressement en un lieu que connaissait le traître. C'était épargner à ses ennemis tout effort et toute peine, c'était montrer à ses disciples la pleine spontanéité de son sacrifice " 11.
Dans ce verset, saint Jean précise le lieu de l'arrestation de Jésus : " au-delà du torrent du Cédron ", dans un jardin (Jn 18, 1). Dans les synoptiques, le lieu est appelé Gethsémani (Mt. 26,36 ; Mc 14, 32) et Mont des Oliviers (Lc 22, 39). Il n'y a pas de doute que saint Jean évoque le même endroit sans l'avoir nommé. Car la ville de Jérusalem était séparée du Mont des Oliviers par un torrent et le passage du Cédron conduisait tout naturellement à Gethsémani. Ainsi, la particularité de saint Jean est l'évocation du jardin. Peut-être l'auteur de l'Evangile fait-il allusion au jardin de l'Eden dans lequel Adam a rompu la communion plénière avec Dieu. Saint Jean Chrysostome, dans son Homélie 86, explique ce détail par le fait que le Christ avait besoin des lieux déserts " afin que le bruit ne détournât pas l'attention de ceux qu'il instruisait " 12. C'est pour cela qu'il choisissait pour ces entretiens les montagnes et les jardins
Autre remarque importante : Jésus vient au jardin " avec ses disciples ". Cette unité de Jésus avec ses disciples est très importante pour Jean qui la souligne très souvent dans les épisodes propres au quatrième Evangile : lavement des pieds, prière sacerdotale, demande de laisser partir les disciples lors de l'arrestation. Ainsi, par l'acte symbolique du lavement de pieds, le Fils de l'homme annonce et accepte le chemin de la Passion. Les disciples, en accueillant ce geste, témoignent de leur communion à la Passion du Christ. De la même façon, dans la prière sacerdotale, Jésus insiste constamment sur l'unité avec ses disciples (Jn 17, 20-23). C'est pour cela qu'ils sont appelés " amis " dans le discours d'adieu.
Dans ce passage, pour les synoptiques, qui emploient plutôt le terme " les Douze " (Mt. 26, 47 ; Mc 14, 43 ; Lc 22, 47), la relation de Jésus avec ses disciples est une relation plutôt horizontale, tandis que chez saint Jean, elle est verticale. Ainsi, le quatrième Evangile marque une distance entre Jésus et ses disciples. Cela peut être expliqué par la christologie descendante de saint Jean, dans laquelle l'accent est mis sur la divinité du Verbe, descendu du ciel.
Le verset 1, soulignant l'initiative du Christ qui choisit de " venir " " pour sa propre arrestation (A) peut être mis en parallèle avec le verset 12, soulignant aussi l'initiative du Christ qui se laisse arrêter (A').
B. Arrivé de Judas : v. 2-3 .
" Or Judas, qui le trahissait, connaissait aussi l'endroit, car souvent Jésus s'y était réuni avec ses disciples. Donc Judas, ayant pris la cohorte et des serviteurs des grands prêtres et des pharisiens, y vint avec les torches, les lanternes et des armes ".
Dans saint Jean 18, 1-12, on trouve deux groupes opposés dès le début : Jésus avec ses disciples, qui a l'initiative, et celui de la cohorte et des gardes fournis par les grands prêtres et les Pharisiens, guidés par Judas. Dans les synoptiques, ce groupe est désigné comme " une troupe " (Mt. 26, 47 ; Mc 14, 43 ; Lc 22, 47), envoyée par les grands prêtres (Mt. 26, 47 ; Mc 14, 43), les anciens du peuple (Mt. 26, 47) et les scribes (Mc14, 43). Pour saint Luc, " les grands prêtres, le chef des gardes du temple et les anciens " ne sont pas simplement mentionnés, mais leur présence est rapportée (v. 52).
La particularité de saint Jean réside dans la mention des Pharisiens et dans l'usage du mot cohorte. Le terme speira désignait habituellement la cohorte romaine, et on a pu penser que saint Jean envisageait la participation des troupes romaines à l'arrestation de Jésus. Mais l'expression peut tout aussi bien désigner les troupes juives. En tous les cas, saint Jean insiste ironiquement sur la puissance déployée pour arrêter Jésus qui se livre en fait lui-même 13. Monseigneur Cassien interprète la présence de la cohorte comme l'expression de " la révolte du monde " contre le Christ 14. Les gardes sont déjà mentionnés aux versets 32 à 45 du chapitre 7. Pendant l'enseignement de Jésus durant la fête des Tentes, " les grands prêtres et les Pharisiens envoyèrent alors des gardes pour l'arrêter " (Jn 7, 32). Mais en entendant les paroles de Jésus, ils revinrent vers les grands prêtres et les Pharisiens sans avoir accompli leur mission, parce qu'ils n'avaient jamais entendu quiconque parler ainsi (Jn 7, 45-46).
II. Dialogue entre Jésus et le groupe de Judas (Jn 18, 4-9).
Donc Jésus, sachant tout ce qui était en train de lui arriver, sortit et leur dit : " Qui cherchez vous? ". Ils lui répondirent : " Jésus le Nazoréen ". Il leur dit : " Je suis ". Or, Judas, qui le trahissait, se tenait avec eux. Donc, quand il (Jésus) leur eut dit " Je suis ", ils reculèrent vers l'arrière et tombèrent par terre. Donc, de nouveau il leur demanda : " Qui cherchez vous ? ". Ils dirent : " Jésus le Nazoréen ". Jésus répondit : " Je vous ai dit que Je suis, si donc c'est moi que vous cherchez, laissez ceux-ci s'en aller. " Afin que fut accomplie la parole qu'il avait dite : " Je n'ai perdu aucun de ceux que tu m'as donnés ".
Ce dialogue, remplaçant le baiser de Judas mentionné chez les synoptiques, et rapporté seulement par saint Jean, a une construction chiasmique :
C. Question du Christ (v. 4) : " Qui cherchez-vous ? "
C'. Jésus répond à sa propre question (v. 8-9) : " Je suis "
D. Réponse de la cohorte (v. 5 a) : " Jésus le Nazôréen " D'. La réponse de la cohorte (v. 7 b) : " Jésus le Nazôréen "
E. Jésus révèle son identité divine (v. 5 b): " Je suis "
E'. Question du Christ (v. 7 a) : " Qui cherchez-vous ? "
F. v. 6 La réaction de la cohorte.
Ce dialogue marque une insistance croissante de Jean sur l'initiative de Jésus au moment de son arrestation. Il est " venu " au jardin ; Il sait tout ce qui va lui arriver ; Il " avance " en posant directement la question " Qui cherchez-vous ? " (v. 4). Et Il répond lui-même, en manifestant : " Je suis " (v. 5).
Ce dialogue révèle le pouvoir divin de Jésus. Il sait tout ce qui va lui arriver (18, 4). Cette insistance est chère à saint Jean. Dans le récit de Nathanaël, l'auteur souligne cette capacité de Jésus à connaître : " Avant même que Philippe ne t'appelât, alors que tu étais sous le figuier, je t'ai vu " (Jn 1, 48). De même dans le discours de Jésus après l'entrée à Jérusalem : " Père, sauve-moi de cette heure ? " (Jn 12, 27) ; et en sachant son chemin, Il ajoute : " Mais c'est précisément pour cette heure que je suis venu " (Jn 19, 28). On trouve la même insistance dans le récit de la crucifixion : " Après quoi, sachant que dès lors tout était achevé [...], Jésus dit : J'ai soif " (19,28).
Le pouvoir divin du Christ est manifesté aussi par sa question " Qui cherchez vous ? ". Pourquoi pose-t-il cette question aux gens qui le voyaient et qui avait Judas avec eux pour le reconnaître ? Saint Jean Chrysostome explique cela par l'aveuglement dont le Christ les avait frappé : " Par cette manifestation de sa puissance, Jésus leur enseignait qu'ils n'aurait pu le voir, encore moins se saisir de lui [...] s'il ne s'y fut prêté volontairement " 15.
Par cette question, le Christ nous prépare à la révélation de sa personne divine par l'affirmation " Je suis ", opposée à la confession du groupe autour de Judas : " Jésus le Nazôréen ". " Le Nazoréen " désigne le Juif qui a fait le vœux depuis son enfance de l'appartenance exclusive à Dieu. Cette forme de monachisme était conditionnée par les règles du Livre des Membres (chapitre 6). A cette confession, Jésus répond en s'appliquant la formule de la révélation de Dieu à Moïse (Ex. 3, 14 et 15 ; Os. 1, 9) : " Je suis ". Cette formule exprime l'être divin du Christ, qui se situe au plan du Père, et qui dès lors est absolument fidèle et sûr. Cette expression est souvent utilisée par Jean : " Si, en effet, vous ne croyez pas que Je suis, vous mourrez dans vos péchés " (Jn 8, 24). Et dans l'entretien avec la Samaritaine : " Je sais qu'un Messie doit venir - celui qu'on appelle Christ [...]. Jésus lui dit : Je suis, moi qui te parle " (Jn 4, 25 et 26).
Ainsi, Jésus qui " avance " (v. 4) et pose la question, est opposé au groupe autour de Judas qui répond et, en entendant la révélation " Je suis ", " recule et tombe ". Saint Jean Chrysostome souligne qu'en étant jetés à la renverse, ils ont expérimenté " le pouvoir irrésistible " du Christ 16. Ainsi, par ce geste, l'évangéliste nous révèle que le Christ est déjà vainqueur de ce monde, représenté par le groupe autour de Judas. Ce verset est le centre et le noyau du récit de l'arrestation du Christ dans l'Evangile selon saint Jean.
La seconde partie du dialogue reprend la première partie et la complète : " C'est moi que vous cherchez, laissez aller ceux-ci " (v. 8). Le verset 9 développe cette parole : " C'est ainsi que devait s'accomplir la parole que Jésus avait dite : Je n'ai perdu aucun de ceux que tu m'as donnés ". Cette phrase avait déjà été prononcée par Jésus dans son discours sur le Pain de vie (Jn 6, 39) : " La volonté de celui qui m'a envoyé, c'est que je ne perde aucun de ceux qu'il m'a donnés, mais que je les ressuscite au dernier jour ". On retrouve également cette affirmation dans la prière sacerdotale de Jésus (Jn 17, 12) : " Lorsque j'étais avec eux, je les gardais en ton nom que tu m'as donné ; je les ai protégés et aucun d'eux ne s'est perdu, sinon le fils de perdition, en sorte que l'Ecriture soit accomplie ". Enfin, cette parole, importante pour saint Jean, est prononcée par Jésus dans sa déclaration solennelle au Temple, lors de la fête de la Dédicace (Jn 10, 29) ; Jésus y parle de ses brebis (v. 27) et dit : " Mon père qui me les a donnés est plus grand que tout, et nul n'a le pouvoir d'arracher quelque chose de la main du Père. Moi et le Père, nous sommes un ". Chez saint Jean, Jésus assure aux disciples une protection lors de la Passion : cette protection vise leur sauvegarde dans les épreuves eschatologiques qui risquent de les enfermer dans un état opposé à celui de la vie véritable. Saint Jean Chrysostome interprète ce souci du Christ pour ceux qui lui étaient confiés comme un témoignage de Sa tendresse envers eux et comme une protection assurée face à une morte éternelle 17.
B'. La réaction de Simon-Pierre et la réponse du Christ (v 10 - 11)
" Donc, Simon- Pierre qui avait une épée la tira et frappa le serviteur du grand prêtre et lui coupa l'oreille droite. Or ce serviteur s'appelait Malchus. Alors, Jésus dit à Pierre : " Remets l'épée au fourreau : la coupe que le Père m'a donné, ne la boirai-je pas? ".
Les versets 10-11 (B), développant le thème de Pierre peuvent être mis en parallèle avec les versets 2-3 (B') qui décrivent le thème d'un autre disciple : Judas. Dans ces deux passages, l'auteur décrit l'attitude des deux groupes de personnages qui assistent et participent à l'arrestation du Christ : les forces armées autour de Judas et les disciples, parmi lesquels se trouve Pierre dont la réaction nous est précisée.
Dans les versets 10-11 du chapitre 18 de l'Evangile de saint Jean, et à la différence des synoptiques, nous sont donnés les noms de celui qui frappe et du serviteur du grand prêtre. Le nom de ce dernier n'est rapporté dans aucun des Evangiles synoptiques. La racine hébraïque du nom Malchus signifie " roi ". Selon l'hypothèse de Mgr Cassien, on peut y voir un parallèle avec Pilate, qui, ayant le pouvoir terrestre, se comporte comme un serviteur du pouvoir spirituel 18. D'après P. Koulomzine, par ce détail saint Jean relève le contraste entre le nom royal du serviteur et la qualité véritablement royale de celui qu'il était venu arrêter 19. Contrairement aux synoptiques, nous trouvons chez saint Jean la présentation de Pierre-Simon comme étant celui qui tranche l'oreille droite du serviteur. Cet incident se rapporte au thème général sur Pierre dans l'Evangile de saint Jean - un thème développant l'incompréhension par ce dernier de la mission du Christ 20.
Chez saint Luc, Jésus répond à la réaction du Pierre en priant : " Laissez faire, même ceci " et Il guérit la blessure (Lc 22, 51). Cette précision propre à la rédaction lucanienne souligne à sa manière le pouvoir divin du Christ qui ne veut pas être défendu par la force. Saint Matthieu présente aussi une réponse de Jésus, dans laquelle est souligné le thème de l'accomplissement des Ecritures (Mt. 26, 53-56) - accentuation chère à la rédaction matthéenne de l'Evangile. En revanche, saint Marc ne rapporte pas la réponse de Jésus.
C'est seulement dans le quatrième évangile qu'on trouve dans ce passage une référence à l'image de la coupe donnée par le Père : " La coupe que le Père m'a donnée, ne la boirai-je pas ? ". D'après les repas juifs, durant lesquels le père remplissait la coupe des convives, l'image de la coupe désigne la vocation que chacun reçoit de Dieu (Ps. 11, 6 ; 16, 5). Dans l'Ancien Testament, cette image est souvent évoquée comme symbole de la souffrance (Es. 51, 17-22 ; Jr. 25, 15 ; Ez. 23, 31-34). Elle est employée par Jésus pour désigner la Passion (Mt. 20, 22-23 ; Mc 10, 38-39) 21. Dans le quatrième évangile, elle est utilisée dans l'épisode de l'arrestation de Jésus, tandis que dans les synoptiques, elle l'est dans la prière de Gethsémani (Mc 14, 36 ; Lc 22, 44 ; Mt. 20, 22), non relatée par saint Jean qui la transforme en une affirmation de " pouvoir " de Jésus. L'évangéliste nous montre que " ses ennemis sont puissants, non par eux-mêmes, mais parce qu'il le permet, qu'il n'existe pas d'opposition entre son Père et lui, et qu'il lui sera soumis jusqu'à la mort " 22. Il est d'ailleurs intéressant de noter qu'à l'image de la coupe, saint Marc ajoute celle du baptême qui désigne les souffrances qui submergent l'homme livré au martyre ou, plus généralement, à l'épreuve.
A'. Jésus est saisi et ligoté (v. 12)
" Alors la cohorte et le tribun et les serviteur des juifs se saisirent de Jésus et le lièrent ".
Chez saint Jean, ce n'est qu'après l'affirmation finale par le Christ de l'initiative première du Père, qui est aussi celle du Fils, que Jésus est arrêté (v. 12). Dans deux récits synoptiques (Mt. 26, 50 ; Mc 15, 46), Jésus est arrêté après le baiser de Judas, ce qui signifie dès le début, et l'épisode de l'arrestation s'achève par l'abandon des disciples (Mt. 26, 50), l'abandon de tous et le suivi du jeune homme (Mc 14, 50-52). Chez saint Luc, comme chez saint Jean, le Christ est arrêté à la fin du récit, mais la rédaction lucanienne accentue par cela non pas l'initiative de Jésus, mais le fait de l'acceptation par Lui de sa propre arrestation.
C'est seulement dans la conclusion que l'on retrouve chez saint Jean deux verbes d'action se rapportant au groupe de Judas : la cohorte saisit Jésus et le ligote. En fait, le mouvement du groupe de Judas fut interrompu par la question du Christ à qui appartient l'initiative de sa propre arrestation. En ayant montré la volonté de se livrer, Jésus se laisse ligoter et arrêter.
CHAPITRE III
Résumé des particularités théologiques et littéraires du récit johannique de l'arrestation du Christ et son rapport avec les versions synoptiques.
On peut donc relever plusieurs particularités théologiques de la version johannique de l'arrestation du Christ (Jn. 18, 1-12) :
1/ L'évangéliste souligne la divinité de la personne de Jésus-Christ, Fils de Dieu. Il y a une distance importante entre lui et les autres personnages, mais c'est toujours Jésus qui a l'initiative dans Ses relations.
2/ Saint Jean met également en lumière la relation de Jésus avec son Père, entre qui il n'y a pas d'opposition de vouloir (v. 10).
3/ L'évangéliste donne en outre une importance considérable à la relation de Jésus avec ses disciples. L'attitude du Christ à leur égard est celle de la protection par l'intercession auprès du Père.
Nous pouvons relever aussi plusieurs particularités stylistiques de la version johanniques de l'épisode de l'arrestation du Christ :
1/ L'utilisation du parallélisme antithétique, c'est-à-dire négatif, qui permet d'opposer deux suggestions ou deux faits, comme le parallélisme entre le groupe autour de Judas, qui confesse Jésus le Nazoréen, et Jésus, qui se révèle dans l'affirmation " Je suis ".
2/ L'emploie du principe de répétition (particularité du rythme de saint Jean). Dans notre texte, le dialogue, composé de la question de Jésus, de sa réponse et de la confession du groupe de Judas, est répété deux fois. De même pour l'insistance déjà étudiée de la protection des disciples. Ces répétitions éveillent l'attention du lecteur.
3/ L'utilisation de ce qu'on peut appeler la chaîne johannique, selon l'expression de Mgr Cassien 23. La chaîne johannique se définit comme un enchaînement de pensées dans lequel la pensée complémentaire de la première phrase devient la pensée dominante de la deuxième, et où la pensée complémentaire de la deuxième phrase devient la pensée dominante de la troisième. La construction de tout l'Evangile selon saint Jean est une chaîne développante. Dans notre texte (Jn 18, 1-12), on peut relever la chaîne de l'insistance croissante sur l'initiative de Jésus : Il " vient " (v. 1), Il " s'avance " (v. 4), Il se révèle (v. 5), Il révèle le Père (v. 10), et Il se laisse saisir (v. 11).
4/ Dans notre passage nous pouvons souligner d'autres aspects personnelles du style de saint Jean :
a) les particularités littéraires : la construction chiasmique de Jn 18, 1- 12 et l'emploi dans ce passage du dialogue 24, absent chez les synoptiques.
b) les particularités grammaticales : liaisons des phrases ; utilisation des phrases verbales.
c) les particularités du vocabulaire : emploi de mots et d'expressions sémitiques ou attestant le lien avec le milieu juif palestinien 25.
Ces observations nous permettent d'affirmer l'unité théologique et stylistique du récit de l'arrestation du Christ dans l'Evangile de saint Jean - ce qui prouve qu'il est l'œuvre d'un seul auteur malgré l'existence de plusieurs rédactions de ce passage 26.
Les particularités démontrées de la version johannique nous permettent également de définir sa place vis à vis des récits synoptiques :
1. Du point de vue de l'histoire de sa rédaction, le récit de saint Jean est postérieur aux synoptiques et plus tardif. Cela est démontré par le fait que l'initiative du Christ soit soulignée, que les acteurs anonymes sont identifiés (Pierre, Malchus), et que le récit est plus complexe (introduction du dialogue).
2. Le récit de saint Jean est indépendant des récit synoptiques car il raconte l'événement de l'arrestation du Christ sous une forme qui, dans sa structure et son vocabulaire, est différente et indépendante des synoptiques.
3. L'indépendance du récit johannique vis-à-vis des synoptiques ne nie pas la connaissance par saint Jean de la tradition synoptique. Certaines concordances entre saint Jean et la rédaction lucanienne (la mention de l'oreille droite de serviteur, le déplacement de l'arrestation du Christ à la fin d'épisode, l'emploi du terme très johannique " le pouvoir des ténèbres ") et matthéenne (la demande de remettre l'épée, la référence au Père) laissent en effet supposer la connaissance par le quatrième évangéliste des ces rédactions ou de leurs sources. L'absence de concordances entre saint Jean et la rédaction marcienne dans cet épisode laisse supposer qu'il s'agit plutôt de l'éventuelle connaissance de la source " Q ".
4. Mais l'indépendance de saint Jean vis-à-vis des synoptiques laisse supposer que son récit se fonde sur d'autres sources. Seraient-elles son témoignage oculaire ? Car ce que saint Jean ajoute dans cet épisode (le dialogue, les noms des personnages) a bien pour but de donner à l'arrestation du Christ une nuance plus précise que les synoptiques. C'est bien ce qu'on peut attendre d'un témoin oculaire. En tous les cas, les particularités johanniques de cet épisode prouvent l'existence d'une tradition différente des synoptiques et qui pourrait être fondée sur le témoignage oculaire de saint Jean.
5. L'hypothèse du " témoignage occulaire " de saint Jean et les certaines concordances entre le récit johannique de l'arrestation du Christ et ceux de saint Matthieu et de saint Luc confirment l'existence d'une deuxième source écrite, commune aux rédactions matthéenne et lucanienne, et différente de celle de saint Marc. Autrement dit, le témoignage oculaire de saint Jean confirme l'existence de la fameuse source " Q " - collection des logia qui, avec la rédaction marcienne de l'épisode de l'arrestation du Christ, a pu contribuer aux rédactions matthéenne et lucanienne du même récit.
Gohar HAROUTIOUNIAN
MOMIG n° 6, Paris, 2000.
1 Voir notamment C. Riniker, Jean 21 et les Evangiles synoptiques, dans " La communauté johannique et son histoire ", Labor et Fides, 1990, p. 41-67.
2 Voir M-J. Lagrange, Evangile selon saint Marc, 1947, Paris, p. XXXIII-CVII, et Cahier Evangile 1-2 : lecture de l'Evangile selon saint Marc ( J. Delorme).
3 Voir TOB, 1995, p. 2431, note c. et M-J. Lagrange, Evangile selon saint Marc, 1947, Paris, p. 396, n. 51.
4 Il y a deux traductions possibles du verset 50 : " Compagnon,( fais) ce pour quoi tu es ici " (voir TOB, p. 2375, n. h) ou " ( un baiser), ami, ce pour quoi tu es ici " (voir M-J. Lagrange, Evangile selon saint Matthieu, 1927, Paris, p. 502, n. 50a). La deuxième traduction est plus proche du même verset chez saint Luc (Lc 22, 48).
5 Voir NOVUM TESTAMENTUM GRAECE, NESTLE- ALAND, 26e édition, p. 307, note v. 11.
6 M-J. Lagrange suppose que le chiffre 12 peut être choisi à cause des 12 apôtres. Saint Jérôme a pensé que, la légion étant de 6000 hommes, les 72 000 anges représentent les 72 peuples : voir M-J. Lagrange, Evangile selon saint Matthieu, 1927, Paris, p. 504, n. 53.
7 Voir M-J. Lagrange, Evangile selon saint Luc, 1941, Paris, p. XXVIII-XLVII. Voir également Cahier Evangile n° 5 : Pour lire l'Evangile selon saint Luc (A. George).
8 Voir P. ELLIS, St Vladimir's Theological Quarterly, vol. 42 nos. 3-4, 1999.
9 TOB, 1995, p. 2595, note h.
10 Ici et plus loin, pour chaque verset de Jn 18, 1-12, nous proposons au lecteur une traduction par nos soins. Pour la traduction complète de ce récit voir aussi p. 15.
11 Saint Jean Chrysostome, Homélie 83, dans Œuvres complètes, tome 7, Paris, 1869. p. 493.
12 Ibid., p. 493.
13 TOB, 1995, p. 2595, note b.
14 Monseigneur Cassien, Commentaire de l'Evangile selon saint Jean, dans SYMBOLE, n°34, 1995, en russe, p. 7-190, p. 158.
15 Saint Jean Chrysostome, Homélie 83, dans Œuvres complètes, tome 7, Paris, 1869, p.493.
16 Ibid., p.493.
17 Ibid., p.494.
18 Mgr. Cassien, Commentaire de l'Evangile selon saint Jean, dans Symbole, n° 34, 1995, en russe, p. 158-159.
19 P. N. Koulomsine, L'Evangile de Saint Jean, ITO, Paris, 1988, p.105.
20 A ce sujet voir J ZUMSEIN La rédaction finale de l'Evangile dans " La communauté johannique et son histoire ", Labor et Fides, 1990, p.224-226.
21 TOB, 1995, p. 2595, note h.
22 Saint Jean Chrysostome, Homélie 83, dans Œuvres complètes, tome 7, Paris, 1869, p. 494.
23 Mgr Cassien, Commentaire de l'évangile selon saint Jean, p. 21.
24 Pour l'emploi du dialogue dans l'Evangile de saint Jean, voir P. M.- J. Lagrange, Evangile selon saint Jean, Paris, 1936, p. LXXXI -XC.
25 Pour les particularités du vocabulaire de l'Evangile de saint Jean, voir P. M.- J. Lagrange, Evangile selon saint Jean, Paris, 1936, p. CXVI-CXX.
26 Pour le problème de la rédaction finale de quatrième Evangile, voir J. ZUMSTEIN, La rédaction finale de l'Evangile selon Jean, dans " La communauté johannique et son histoire ", p. 207-230.
BIBLIOGRAPHIE
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