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LE CREDO DE L'EGLISE APOSTOLIQUE ARMENIENNE
par Sa Sainteté Garéguine Ier
Je voudrais tout d'abord et de plein cœur, saluer cette noble tâche que vous avez initiée en organisant ce colloque pour mieux connaître et faire connaître, l'Eglise Apostolique Arménienne, l'une des premières dans l'histoire du christianisme, dans le sens d'une Eglise organiquement structurée et officiellement reconnue comme la religion d'un Etal et d'un peuple.
Durant ces trois jours, vous aurez l'opportunité et le privilège d'entendre des exposés qui seront présentés par des personnes compétentes. Les différents aspects qui caractérisent, qui constituent l'identité et l'entité de l'Eglise arménienne dans les domaines de sa vie liturgique, de sa spiritualité vécue, de ses structures administratives, de son histoire et de sa littérature séculaire seront illustrés et mis en relief.
Dans ce cadre de présentation panoramique, ma tâche, comme proposée par le Comité de Préparation du Colloque, consiste à présenter : " Le CREDO de l'Eglise Arménienne ".
Prétendre présenter l'ensemble et tout le contenu du Credo de l'Eglise arménienne dans les limites d'une conférence, serait tenter l'impossible. Tout un colloque ou une série de conférences et d'études détaillées pourraient peut-être y arriver. Alors je ferai le modeste effort de relever seulement les traits distinctifs de ce Credo et d'indiquer certains aspects du caractère et du développement de la pensée théologique dans l'Eglise arménienne.
I
A titre d'introduction, je voudrais commencer par constater que le Credo ou la confession de la foi de l'Eglise arménienne reste le Symbole ou la profession de foi chrétienne formulée dans le texte universellement connu sous la forme du Credo de " Nicée-Constantinople ", solennellement prononcé chaque fois que les fidèles de l'Eglise se réunissent et s'unissent dans l'acte eucharistique lors de la célébration de la liturgie.
C'est un fait bien connu que les prémisses du Credo arménien consistent dans l'acceptation par notre Eglise arménienne des formulations dogmatiques et canoniques des trois premiers conciles œcuméniques, à savoir : les conciles de Nicée (325), de Constantinople (381), et d'Ephèse (431), base sur laquelle est fondée l'unité dogmatique et la communion plénière des Eglises d'Orient qui constituent la famille des Eglises Orthodoxes de tradition non-chalcédonienne, c'est à dire les Eglises copte, syriaque, éthiopienne et arménienne.
Selon les témoignages d'Agathange et de Moïse de Khorène, quand, au IVe et au Ve siècles, l'Eglise arménienne adopta officiellement ces trois conciles œcuméniques comme fondement de sa confession de foi, elle resta inébranlablement fidèle aux principes dogmatiques universellement adoptés et promulgués par l'Eglise chrétienne. Elle n'y ajouta ni en déduisit, ni les abrégea, ni les changea. Elle les défendit quand elle les trouva contestés d'une façon ou d'une autre, les commenta sous différentes formes, les représenta comme "glaive de la défense ", pour garder intacte la pureté de la doctrine prêchée par Jésus Christ, transmise comme tradition vivante par les apôtres et constamment explicitée par les Pères de l'Eglise des premiers siècles.
Comme les autres Eglises d'Orient, l'Eglise arménienne se référa à ce Symbole de foi comme constituant la regula fidei de l'orthodoxie de la foi chrétienne et de l'unité de l'Eglise. Les témoignages abondent dans toute la littérature théologique de l'Eglise arménienne. A ce propos, je voudrais citer seulement une instance d'une importance capitale. Quand nous parcourons les différents documents doctrinaux du Livre des Lettres (Kiki Teghtots), un recueil de correspondance œcuménique si riche et varié contenant des lettres pontificales ou synodales et des traités dogmatiques datant du IVe au XIIIe siècle, nous constatons des références fréquentes aux trois Conciles et au Symbole connu sous le nom de Nicée-Constantinople. Ainsi, au début du VIe siècle, le Catholicos Babguèn d'Othmos, entouré du collège épiscapal, des moines et même des autorités séculières représentées par les princes ou nakharars, adressa sa lettre aux chrétiens de Perse pour les soutenir dans leur lutte contre le nestorianisme. Il y déclara :
" II est nécessaire pour nous d'accepter en honnêteté et d'annoncer, sans déviation, la source de la sainte foi (adoptée) par les pères bienheureux, les 318 évêques assemblés au concile de Nicée, saint concile où se trouva, par la grâce divine, notre bienheureux Catholicos Aristakès, qui, ayant reçu des saints pères la plénitude de la vraie foi, en toute l'amena dans notre pays. Les arméniens l'ayant reçue de lui, furent illuminés par la même foi à laquelle nous restons fermement attachés " (p. 44).
A part le Symbole de Nicée-Constantinople et l'affirmation christologique du Concile d'Ephèse, l'Eglise arménienne a adopté une autre formule élaborée par les Pères de l'Eglise arménienne, pour certains, par Saint Nersès le Gracieux au XIIe siècle, et pour d'autres, par Saint Grégoire de Datèv ou l'un de ses disciples. On la trouve au début du Bréviaire arménien et elle est lue juste avant l'office divin des Matines, en préparation spirituelle du célébrant, ordinairement les jours de fête. Elle est aussi lue solennellement et particulièrement par chaque candidat lors de la cérémonie d'ordination sacerdotale, comme profession de foi et engagement personnel dans la fidélité à la doctrine orthodoxe. Je voudrais en reproduire ici le texte en traduction française :
" Nous confessons et nous croyons de plein cœur en Dieu le Père incréé, non engendré et sans commencement, qui a donné naissance au Fils et qui est la source d'où procède le Saint Esprit.
Nous croyons au Fils de Dieu, incréé, né du Père avant le commencement du temps, ni postérieur (au Père) et ni cadet (du Père), mais autant que le Père est Père, avec Lui aussi, le Fils est Fils.
Nous croyons au Saint Esprit, incréé, intemporel, qui n'est pas né, mais procède du Père, consubstantiel au Père et qui a la même gloire que le Fils.
Nous croyons en la Sainte Trinité, une seul en nature, une seule divinité, non point trois dieux, mais un seul Dieu, une seule volonté, une unique royauté, une seule principauté, créateur des (êtres) visibles et des (êtres) invisibles.
Nous croyons en la sainte Eglise, à la rémission des péchés et à la communion des saints.
Nous croyons en l'une des trois personnes, Dieu le Verbe, engendré du Père avant le commencement du temps, qui dans le temps est descendu dans la Vierge Marie Théotokos ; qui, ayant pris de son sang, (substance) qu'il unifia à sa Divinité ; après avoir attendu avec patience pendant neuf mois dans le sein de la Vierge Immaculée, Dieu parfait est devenu homme parfait, avec l'âme, l'esprit et la chair, une seule personne, une seule hypostase et une même nature unifiée. Dieu s'est fait chair sans changement et sans altérité, en une conception sans semence et une naissance immaculée ; comme sa divinité n'a pas de commencement, ainsi son humanité n'a pas de fin, car Jésus-Christ est le même aujourd'hui et hier comme dans l'éternité.
Nous croyons que notre Seigneur Jésus Christ a marché sur la terre. Après (l'âge de) trente ans, il reçut le baptême ; le Père a témoigné du haut (des cieux) : " Celui-ci est mon Fils bien-aimé " et le Saint Esprit est descendu sur Lui sous forme d'une colombe. Il a été tenté par le démon et l'a vaincu. Il a prêché aux hommes le salut. Il s'est fatigué dans la chair, il a eu faim et soif. Ensuite, il a enduré volontairement les souffrances, il a été crucifié et il est mort dans sa chair et resta vivant par (sa) divinité. Son corps fut déposé dans le tombeau, uni à (sa) divinité. Il a prêché aux âmes, il a détruit l'enfer et a libéré les âmes. Après trois jours, il est ressuscité des morts et il est apparu aux disciples.
Nous croyons que notre Seigneur Jésus-Christ est monté dans le même corps au ciel, et il s'est assis à la droite du Père. Et il viendra aussi, avec le même corps et avec la gloire du Pire pour juger les vivants et les morts, (lui) qui est aussi ta Résurrection de tous les hommes.
Nous croyons en la rétribution des œuvres, pour les justes, la vie éternelle, et pour les pécheurs, la peine éternelle".
Une lecture même rapide révèle clairement que cette profession de foi englobe les principaux éléments de l'ensemble de la doctrine de l'Eglise arménienne.
Sans entrer dans une analyse détaillée du texte, je pense que beaucoup d'Eglises n'auraient pas d'hésitations à souscrire à cette formulation de la foi chrétienne qui d'ailleurs, ne montre pas de grandes différences dans ses éléments fondamentaux avec le Symbole de Nicée-Constantinople. On peut avoir différentes manières d'interpréter tel ou tel article de foi qui y est énoncé ; on peut reconnaître une certaine priorité d'importance doctrinale de tel ou tel aspect de cette affirmation de la foi chrétienne, Mais dans l'ensemble, on ne peut contester la validité et l'authenticité de l'orthodoxie de cette profession de foi.
Où se situe alors le problème qui reste, pour ainsi dire, la pierre d'achoppement entre l'Eglise arménienne et les Eglises Orthodoxe et Catholique ? Eglises avec lesquelles notre Eglise a développé tant de relations étroites et a manifesté tant d'affinités dans les domaines de la spiritualité, de la vie liturgique, de la pensée théologique et de l'engagement commun, particulièrement dans les premiers siècles de la formation des normes constitutives de l'Eglise universelle.
Dans notre propre optique théologique et dans le cadre de notre engagement œcuménique d'une expérience de relations inter-ecclésiastiques d'une durée de quarante ans, nous nous sentons bien confiant pour dire que les différences dans la réflexion théologique ne sont pas aussi grandes et graves qu'elles ont été conçues et présentées dans le passé, particulièrement depuis les temps du Moyen-Age jusqu'à l'aube de l'ère œcuménique du XXe siècle. D'ailleurs, à part la conception de la personne du Christ, les autres points de divergence ne sont que des différences de formulation, d'expression verbale de la vérité chrétienne révélée par Dieu, sanctionnée par le Christ et son Evangile et transmise par la tradition apostolique. Il me semble bien évident que dans beaucoup d'instances, des facteur historiques et des traditions culturelles ont conditionné un grand nombre de ces différences.
Les récentes recherches communes entreprises dans un esprit et dans un contexte œcuménique ont mis en évidence que les différences concernant la doctrine de la procession du Saint Esprit, la querelle du Filioque ainsi que les conceptions de vie éternelle ou des fins dernières de portée eschatologique ne sont pas aussi sérieuses qu'il faille les considérer comme irréconciliables ou si divergentes qu'elles puissent continuer à être prises comme obstacles fondamentaux à l'unité.
Il est bien évident que je ne peux traiter ici tous les éléments du Credo et en indiquer les divergences ainsi que les points de rencontre et de convergence. Je me limiterai à la christologie, car, comme on peut le constater en première lecture dans ce texte du Symbole de la foi de l'Eglise arménienne, la part consacrée à la christologie est la plus large et la plus distinctive. Et cela pour une double raison : premièrement parce que la personne du Christ est le cœur même de toute la foi chrétienne. Sa personne et son œuvre de salut occupent la place vitale dans le corps de la doctrine de l'Eglise ainsi que dans la trame de la vie chrétienne. Deuxièmement, parce que la christologie, du point de vue historique, a joué un rôle capital, déterminant même, dans le développement de la pensée théologique et des relations œcuméniques de l'Eglise arménienne. Comme le disait d'une manière si frappante, en se référant à la destinée historique du peuple arménien, le grand byzantiniste, le professeur André Grabar, " La querelle des deux natures en Jésus-Christ fut sa tragédie". Expression éloquente, même si je la trouve personnellement exagérée.
Dans une perspective générale et ayant à l'appui d'autres exposés de la christologie arménienne, je pense que le Credo de l'Eglise arménienne, dans le cadre de la christologie, notamment dans la conception de la personne du Christ, peut être résumé ainsi : " Nous croyons que Jésus-Christ est Dieu parfait et homme parfait, En lui, dans sa personne, les deux natures, divine et humaine ne sont pas confondues, ni altérées, ni dissoutes l'une dans l'autre. L'unité des deux natures est la source de la vie et de l'action du Verbe incarné. Tous les actes du Christ sont là manifestation de cette unité, dont la nature est un mystère qui reste au delà de la parole et de l'entendement humains. C'est la même personne qui agit dans tous ses actes de sa vie sur terre, dans ceux que nous associons in theoria avec la nature divine et ceux que nous identifions avec la nature humaine ".
Je ne peux voir aucune raison pour qu'une telle conception de la personne du Christ ne soit pas communément partagée par toutes les Eglises engagées dans les controverses christologiques qui ont duré tant de siècles et qui ont provoqué tant de déchirures dans le corps mystique du Christ.
Dans tout ce débat séculaire sur la question de la christologie, particulièrement après le Concile de Chalcédoine (451), nous constatons deux attitudes bien distinctes et éloquentes et qui nous semblent être d'une importance capitale pour notre dialogue œcuménique :
a) Dans les cas où les formulations du Concile de Chalcédoine ont été imposées à l'Eglise arménienne qui avait rejeté le Concile, toutes les tentatives de convergence théologique et d'accord doctrinal ont échoué. Autrement dit, quand la foi chrétienne (le Credo) est associée très étroitement à son expression, historiquement et culturellement, conditionnée et liée à l'autorité de l'Eglise, spécialement dans le sens d'appartenance, de domination ou de supériorité, l'entente doctrinale s'est révélée difficile, sinon impossible. Voilà ce que nous apprenons de l'histoire de toutes les relations entre l'Eglise byzantine et l'Eglise arménienne pendant une longue période étalée entre le Ve et le XIIe siècle. La même vérité historique s'affirme quand nous passons en revue les relations entre l'Eglise arménienne et l'Eglise catholique romaine, commençant au temps des Croisés et pendant toute la période de l'histoire du royaume de Cilicie entre les XIIe et XIXe siècles.
b) Dans les instances où la confession de foi a été vue et considérée dans sa valeur intrinsèque, à savoir, adhésion spirituelle, intellectuelle et même mystique à la foi vécue et transmise par le Christ dans son Evangile, l'entente a été plus accessible et réalisable. Cette vérité historique s'est amplement illustrée, par exemple, au XIIe siècle dans les relations entre l'Eglise arménienne et l'Eglise byzantine. Je fais allusion aux relations développées au temps de Saint Nersès le Gracieux (1166-1173) et du Catholicos Grégoire IV le Jeune. En écrivant à l'empereur Manuel Comnène et après avoir esquissé les lignes générales du Credo arménien, avec un commentaire exhaustif de son contenu, le grand Catholicos, précurseur par excellence de l'œcuménisme, reconnaît l'orthodoxie des deux positions, chalcédonienne et non-chalcédonienne, en disant : " Si l'on dit une nature dans le sens de l'union indissoluble et indivisible et non pas dans le sens de la confusion, et si l'on dit deux natures comme étant sans confusion et sans ni altération et non pas signifiant division (alors) toutes les deux (positions) sont dans l'orbite de l'orthodoxie " (Lettre pontificale, p. 96, 97 ,cf. p. 124-125, 246).
Aujourd'hui, nous nous réjouissons du fait que les querelles des temps de confrontation et de séparation ont cédé la place au dialogue ouvert, sincère, serein et irénique des temps modernes. Avec l'épanouissement de la nouvelle ère de l'œcuménisme dans ce XXe siècle, les Eglises chalcédoniennes et non-chalcédoniennes ont choisi la voie de la compréhension mutuelle au moyen de conversations entre théologiens sur le thème de la christologie, sous tous ses aspects historiques et théologiques, avec des échanges de visites inter-ecclésiastiques, des études et des prières communes. Une nouvelle prise de conscience surgit de toutes ces tentatives de recherches et d'élucidation, de dissipation des malentendus et des fausses interprétations des uns et des autres. Toutes les rencontres organisées sous l'égide du Conseil Mondial des Eglises entre orthodoxes chalcédoniens et orthodoxes non-chalcédoniens d'une part, et, d'autre part, les consultations organisées par le Pro Oriente de Vienne entre les orthodoxes des deux familles d'Eglises Orientales et les Catholiques Romains, ont abouti à un consensus sur la doctrine de la personne du Christ. Je pense qu'aujourd'hui une conviction commune règne partout, selon laquelle la conception de la personne du Christ ne donne plus lieu à désaccord et ne peut plus servir de cause de séparation ou de division. Voilà une conclusion qui coïncide avec celle que Saint Nersès le Gracieux résumait au XIIe siècle en disant que les deux positions tombent " dans l'orbite de l'orthodoxe ".
Pour conclure cette première partie de notre exposé sur l'aspect ou la donnée christologique de notre Credo, je peux dire qu'aujourd'hui nous sommes devant le défi d'accomplir un acte courageux et de faire de cette cclndusion unanime, une déclaration commune officielle au niveau des autorités de nos Eglises respectives.
Il y a trente ans, j'écrivais un article dans la Ecumenical Review du Conseil Mondial des Eglises, sous le titre " Le problème œcuménique dans le christianisme oriental " (The Ecumenical Problem in Eastern Christendom) (juillet 1960). Ce que je disais à cette époque, encore vardapet, reste, pour moi, trente-trois ans après, une ferme conviction. J'écrivais : " Nous sommes persuadés que nous partageons la même foi. C'est ce qui ressort à l'évidence des diverses déclarations de foi de nos Eglises respectives lorsque le contexte de leur énoncé n'est plus celui de la controverse chalcédonienne. Et puis, si nous sommes concernés en tout premier lieu par la foi elle-même, qui est bien plus profonde et plus précieuse que son expression historique, pourquoi ne pouvons-nous pas l'énoncer aujourd'hui, en 1960, comme elle le fut en 431 ou en 451 ? Si nous parvenons à l'énoncer de cette manière, nous actualiserons, je crois, notre vérité à l'intérieur de la foi en l'incarnation. Et la réalisation de cette vérité ouvrira la porte à la communion dans les sacrements, interrompue depuis tant de siècles parce que justement, la compréhension de notre foi commune en la Personne du Christ a été obscurcie pour différentes raisons historiques ".
Et j'ajoutais : " Les Eglises Orientales feront l'expérience d'un nouveau progrès doctrinal sur le plan œcuménique. Elles donneront la preuve qu'elles sont toujours vivantes et engagées pour témoigner de leur foi au Christ à toutes les périodes de l'histoire ; que leur isolement n'a pas éclipsé leur vision de l'Eglise Universelle ; que leur foi est plus profonde que la formulation historique particulière à laquelle elles sont présentement attachés avec tant de rigueur. Je crois que la réalisation de cette unité interne dans la foi communément confessée et dans la communion eucharistique communément partagée, donnera aux chrétiens orientaux une vision nouvelle de leu rfoi et une force accrue pour la confesser à nouveau en ce vingtième siècle, et, cette fois-ci, ensemble. Dieu Nous a rendu capable d'être ministres d'une nouvelle Alliance, non de la lettre, mais de l'esprit ; car la lettre tue, l'Esprit vivifie " (II Cor. III-6).
II
Vous pouvez bien comprendre, comme je l'ai déjà indiqué plus haut, qu'il est impossible de dresser un commentaire sur toutes les données composantes du Credo de l'Eglise arménienne. Je me suis contenté d'en signaler la donnée la plus fondamentale, c'est à dire, la christologie.
Dans cette dernière partie de ma présentation, je voudrais mettre en relief certains aspects de la signification du Credo et du développement de la pensée théologique de l'Eglise arménienne et d'en relever certains traits distinctifs d'importance pour notre temps et nos conditions de vie d'aujourd'hui.
l.- Credo ou dogme ne sont pas des données de pure formulation, de nature et de portée statiques. Tous les Symboles de foi élaborés dans la vie de l'Eglise ont commencé par être, non pas un enseignement direct, dans un sens catéchétique ; mais plutôt le produit d'un combat spirituel et intellectuel en vue de maintenir la pureté et l'intégrité de la foi chrétienne vécue et prêchée par Jésus-Christ. Les Symboles de foi ont pris naissance sur des facteurs et par une motivation relèvant de l'inquiétude et du devoir des Pères de l'Eglise et des pasteurs du troupeau des fidèles, de ne pas laisser la foi énoncée dans l'Evangile, devenir la proie d'aberrations ou être dénaturée. La fidélité au Christ et à son testament sont à l'origine des Symboles de foi élaborés au cours de l'histoire de la chrétienté.
Cette sollicitude se trouve constamment et fortement exprimée par tous les apôtres, notamment par Saint Paul En effet, quand il apprit les dissensions parmi les chrétiens de Corinthe concernant la résurrection du Christ et la résurrection des morts, il les exhorta à tenir fermement à ce qu'ils avaient reçu de lui et des autres apôtres. Il leur dit simplement : " Je vous ai donc transmis en premier lieu ce que j'avais moi-même reçu, à savoir que le Christ est mort pour nos péchés, selon les Ecritures, qu'il a été mis au tombeau, qu'il est ressuscité le troisième jour selon les Ecritures, qu'il est apparu à Céphas puis aux Douze. Ensuite il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois - la plupart d'entre eux demeurent jusqu'à présent et quelques uns se sont endormis - ensuite il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres. Et en tout dernier lieu, il m'est apparu, à moi aussi, comme à l'avorton ".
Voilà une forme de confession de foi, quoiqu'embryonnaire et partielle dans son contenu, motivée par la nécessité de combattre les propagateurs de fausses idées et d'interprétations erronées.
Ce que l'Eglise ou les Eglises ont fait à cet effet aux IVe-Ve siècles ou ultérieurement dans d'autres siècles, a été historiquement motivé par leur engagement dans la défense de l'orthodoxie contre les hérétiques et tous ceux qui semaient " l'ivraie au beau milieu du blé" (Matthieu XIII- 25). Ainsi la tâche apologétique n'a jamais été dissociée de la tâche de prédication, d'enseignement et d'interprétation qui a toujours occupé une place centrale dans l'œuvre didactique et prophétique de l'Eglise.
La formation constante et le développement de la théologie de l'Eglise arménienne ont été profondément influencés par ce même souci de défense et de lutte qui a revêtu un caractère dominant et déterminant, et a acquis une priorité de premier ordre dans la préoccupation doctrinale des Pères et des docteurs de Eglise arménienne. Un regard même rapide sur l'ensemble de la littérature patristique arménienne commençant au Ve siècle, nous met devant la nette évidence que la pensée théologique arménienne s'est développée dans des conditions de controverse, par une motivation visant à la défense de l'orthodoxie de la foi héritée de Saint Grégoire l'Illuminateur et faisant face aux menaces qui venaient des différents milieux et zones d'influence. Avant même d'être engagé dans les querelles christologique qui suivirent les Conciles d'Ephèse et de Chalcédoine, un théologien apologiste comme Eznik de Kolb, devait, par son œuvre Réfutation des sectes, ou De Deo, comme le Père Louis Mariés voudrait intituler son œuvre littéraire, entreprendre une immense tâche pour la sauvegarde de l'orthodoxie de la foi professée par son Eglise. Car son Eglise se trouvait menacée par des contestations venant de l'enseignement du Zoroastrisme de la pensée et des conceptions religieuses relevant des différents écoles philosophiques et cosmologiques de la pensée grecque, des mœurs et des concepts hérités des religions païennes, ainsi que des mouvements gnostiques, en particulier de l'enseignement de Marcion.
Toute une tendance, en théologie et dans une tradition littéraire connue sous le nom d'"école hellénophile", composée de traductions des textes philosophiques, d'œuvres d'orientation néoplatonicienne, des commentaires de textes philosophiques, en grande partie des œuvres d'Aristote, souvent attribués à David l'Invincible, a pris naissance, avec, comme étant un des facteurs déterminant de leur production, la lutte doctrinale visant la défense de l'orthodoxie de l'Eglise arménienne.
Les documents doctrinaux du Livre des Lettres, la compilation du recueil de témoignages ou de citations des Pères de l'Eglise connu sous le nom de Sceau de la foi (Guenik Havadob), les Réfutations des Aphtartodocètes et des Pauliciens de Jean d'Odzoun, l'œuvre de Khosrovik Tarkmanitch (le Traducteur}, certains travaux littéraires de Stépanos de Siounik, les écrits polémiques de Boghos de Toron, de Stépanos de Siounik, toute l'œuvre de Grégoire de Datèv et de ses disciples de l'école de Datèv, témoignent éloquemment de ce caractère apologétique, dans le sens large du terme, de la théologie de l'Eglise arménienne. On peut même continuer l'énumération des œuvres littéraires de caractère identique jusqu'au XVIIIe siècle où les écrits théologiques de Hagop Nalian, patriarche de Constantinople, occupent une place dominante.
Manoug Abèghian, l'un des plus éminents experts de la littérature classique arménienne, décrit la littérature des Ve et VIe siècles comme une " littérature de lutte ". Ce qu'il disait pour la littérature peut s'appliquer dans une large mesure à la théologie arménienne.
2.- Ayant dit cela, je voudrais insister sur le fait que le caractère des Symboles de foi, du Credo et de la pensée théologique de l'Eglise arménienne ne peut pas être fidèlement conçu et présenté dans son intégrité de cette manière plutôt négative. En termes plus simples, on ne fait pas justice à la tradition théologique de l'Eglise arménienne en la concevant comme une œuvre purement de défense ou comme une tâche dictée exclusivement par le simple souci de l'apologétique.
D'ailleurs, le Credo lui-même, tous les Symboles de la foi eux-mêmes, qui doivent beaucoup, dans leur création historique, aux facteurs de sollicitude apologétique, ne sont pas, pour ainsi dire, simplement des remparts de défense. Ils sont des affirmations positives d'une foi vécue. Ils sont des moments de prise de conscience de la foi vécue par le peuple de Dieu.
Aux premières lignes de l'Evangile de Saint Jean, nous sommes à l'écoute des paroles qui résonnent comme le refrain d'un cantique :
" Tout fut par lui, et sans lui rien ne fut.
Ce qui fut en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes " (I-4).
Tout au long de son Evangile et de son Epître, Saint Jean réaffirme ce thème de vie comme la vérité essentielle du Christ :
" Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie " (Vl-64).
" Car la Vie s'est manifestée : Nous l'avons vue, nous en rendons témoignage et nous vous annonçons cette Vie éternelle " (I Jean 1-2).
Saint Paul fait précéder le premier Symbole résurrectionnel que nous venons de citer, par ces paroles qui révèlent clairement le caractère existentiel de la foi chrétienne. Il dit :
" Je vous rappelle, frères, l'Evangile que je vous ai annoncé, que vous avez reçu et dans lequel vous demeurez fermes, par lequel vous vous sauvez, si vous le gardez tel que je vous l'ai annoncé ;sinon, vous auriez cru en vain " (I Cor. XV-1-2).
Le Credo n'est pas fait pour la préservation, pour ainsi dire afin de servir seulement comme glaive de défense, de fondement de sécurité, mais aussi, et en premier lieu, comme source de vie de fidélité et de témoignage. Il n'est pas fait ; il est reçu pour qu'on y demeure ferme, pour être sauvé pour y croire et pour vivre par lui.
L'un des docteurs les plus prolifiques de l'Eglise arménienne, Saint Grégoire de Datèv, dans l'une de ses homélies sur la foi chrétienne, nous offre une observation d'une remarquable profondeur théologique pour la compréhension du sens du Credo ou de la confession de la foi. Il dit :
" Par la confession de la foi Dieu réside dans les hommes et nous nous unissons à Dieu ".
A la fin de l'homélie, et après avoir cité le texte du Credo, exactement le même texte que nous avons reproduit au début de cet exposé, il ajoute :
" Ceci est la confession orthodoxe de la foi que nous, tous les chrétiens et pour tout les temps, devons tenir ferme dans notre cœur et sur notre langue.
Ceci est la fondation, sur elle on doit bâtir les œuvres du bien.
Ceci est la lanterne dans les ténèbres de notre vie ; on doit la tenir toujours en main et être illuminé par elle.
Ceci est la voie ; nous devons la suivre vers la vie éternelle en Jésus-Christ, notre Seigneur " (Amaran, p. 74-75).
En cette conception de la nature et de la valeur du Credo, Saint Grégoire de Datèv rejoignait ainsi la ligne de pensée tracée par le Père de la foi de l'Eglise arménienne, Saint Grégoire l'Illuminateur qui disait : " Ceux qui touchent Dieu par la confession de la foi, Dieu les rapproche de lui " (Hatchakhapatoum, p. 143).
Le Credo est donc pour la vie chrétienne et non pas pour la mémoire. Il n'est pas ce qu'est l'écorce pour le tronc de l'arbre, mais comme la sève dont dépend la vie de l'arbre. N'est-ce pas là la raison de l'inclusion du Credo dans tant de moments décisifs de la vie liturgique, soit danq les sacrements du Baptême, de l'Eucharistie et de l'Ordination sacerdotale, soit dans le Bréviaire.
3.- De cette approche de la nature et de la valeur du Credo découlent quelques observations que je considère importantes dans notre tâche de réflexion théologique et de témoignage chrétien dans nos temps modernes.
a) La théologie de l'Eglise arménienne, comme processus de réflexion continuelle sur les principes énoncés dans le Credo, ne s'est jamais confinée à la tâche d'auto-défense et, ou, à l'exercice de l'apologétique. Elle n'a jamais cessé d'être un effort d'interprétation de la vérité de la foi chrétienne reflétée dans le contexte de la vie du peuple dans différents domaines. Mais cette réflexion, quoiqu'ininterrompue au fil des siècles, n'a néanmoins pas abouti à une systématisation de la théologie.
Pour les théologiens arméniens, le mystère de la foi chrétienne reste un mystère, malgré tous les efforts humains les plus rigoureusement appliqués dans l'exercice intellectuel ou exprimés dans des normes de pensée conceptuelle. L'approche apophatique dans la réflexion théologique a acquis une citoyenneté largement exercée et hautement respectée dans l'esprit et le corps de la littérature théologique de l'Eglise arménienne. Suivant la tradition des Pères de l'Eglise d'Orient, en particulier les Pères Cappadociens, ils ont exprimé une profonde vénération pour le mystère de la foi chrétienne. Ainsi, ils ont souvent parlé de Dieu ou de la Sainte Trinité en des termes d'expression apophatique. En voici un exemple : " Non-créé, sans commencement, intemporel, sans cause, incompréhensible, invisible, ineffable, inaccessible, inscrutable, sans fin, infini, sans lieu, sans durée, incontenable, immuable, inchangeable, au-dessus de la nature, au dessus de l'existence, au dessus de la lumière, au dessus de la parole " (Krikor de Sevra, Discours sur la vraie foi et sur la vie vertueuse, p. 13).
On peut citer des dizaines de témoignages de ce même caractère apophatique dans un grand nombre de documents et d'écrits théologiques de la littérature arménienne, en particulier de Saint Grégoire de Narek, ainsi que des chants liturgiques qui illustrent amplement cette attitude de reconnaissance du mystère de la vérité chrétienne. La liturgie eucharistique commence par les mots " Mystère profond inaccessible et sans commencement " (Paroles de Khatchadour de Daron du XIIIe siècle). La fête la Théophanie, la célébration de la condescendance du Christ est mise sous la marque de l'adoration du mystère par les paroles de Moïse de Khorène : " Mystère sublime et adorable ".
L'intellectualisme du système de pensée théologique connu sous le nom de scolastique n'a jamais imprégné l'esprit ni le contenu, ni la méthode de la théologie de l'Eglise arménienne. Les cas de Grégoire de Datèv et de ses disciples au XIVe siècle et au début du XVe siècle ainsi que l'œuvre littéraire de Hagop Nalian au XVIIIe siècle sont des exceptions qui s'expliquent par la nécessité de répondre aux efforts des Frères Uniteurs et des Pères Jésuites qui essayaient de donner une interprétation catholique romaine aux textes et aux positions théologiques de l'Eglise arménienne.
b) La théologie de l'Eglise arménienne a suivi l'esprit et la méthodologie de la tradition patristique. Dans les études consacrées à l'histoire de la littérature théologique arménienne, on peut voir très clairement une tendance dirigée vers les aspects et les problèmes des œuvres apologétiques et qui s'intéresse presqu'exclusivement aux questions de controverse. Quand on se penche sur les aspects et les œuvres de portée et de contenu plutôt catéchétiques et homélitiques, on peut constater qu'il existe un vaste champ de littérature non exploré mais plein de richesses de pensées théologiques. Ainsi en est-il de la Prédication de Saint Grégoire incorporée dans le texte du livre d'Agathange, et des homélies connues sous le nom de Stromata (Halchakhapatoum), traditionnellement attribuées à Saint Grégoire l'Illuminateur et, par certains philologues, à Saint Mesrob Machdots ou à Gorioun du Ve siècle. Les homélies de Jean Mandakouni, Yéghishé, Movsès Khorénatsi ; les écrits théologiques de Mampré Verdsanogh, Pétros Siounétsi, Anania Chiragatsi, Stépanos Siounétsi, Hovhan Odznétsi, Anania Mokatsi, Anania Narekatsi, Krikor Narekatsi, Nersès le Grecieux, Nersès Lambronatsi, Krikor Dalèvatsi, et tant d'autres écrivains non polémistes, constituent un si riche héritage de pensées théologiques dont l'étude approfondie laisse, pour le moment, beaucoup à désirer.
Ajoutons à cet héritage, les hymnes liturgiques et d'autres écrits à contenu liturgique, comme les prières des Offices divins et de la Sainte Liturgie eucharistique ainsi que les œuvres de commentaires d'Hovhan Odznètsi, Khosrov Antsévatsi, Nersès Lambronatsi, Hovhan Ardjichetsi. Voilà un immense corps de littérature théologique dont l'étude scientifique peut enrichir la contribution de la pensée théologique arménienne à la théologie de l'Eglise chrétienne.
Finalement, si on pénètre dans le domaine de la littérature exégétique, c'est à dire les commentaires des Saintes Ecritures, on se trouve devant tout un monde de pensées théologiques dont la richesse, à notre point de vue, s'annonce inépuisable, non seulement en ce qui concerne la critique littéraire de la Bible mais aussi en ce qui concerne l'exposition des vérités révélées pour une meilleure compréhension des valeurs spirituelles de la vie humaine. Sans essayer de dresser une nouvelle et longue liste d'auteurs et d'œuvres littéraires en ce domaine, je me contenterai de me référer à l'ensemble de la littérature exégétique de l'Ecole des Chnorhali, notamment Nersès, Barsegh Sarkis, Ignatious et Nersès Lambronatsi. Leurs commentaires des Evangiles de Matthieu, Marc et Luc ainsi que des Epîtres Pastorales et des Douze Prophètes, constituent une source de pensées théologiques qui se révèle inépuisable mais qui reste jusqu'à présent presqu'inexplorée.
Dans tout ce corpus de littérature théologique, ce que je voudrais souligner, c'est que le Credo de l'Eglise arménienne y trouve sa vraie exposition du point de vue de l'interprétation de la foi chrétienne pour l'édification du peuple de Dieu qui, en fin de compte, reste le locus de toute théologie qui voudrait se proclamer authentique et fidèle à l'esprit de l'Evangile. Car dans cette littérature théologique, l'enseignement du Christ et la confession de la foi chrétienne trouvent leur sens existentiel. C'est dans cette littérature que nous découvrons la foi chrétienne conçue et vécue par le peuple arménien dans sa vie séculaire de fidélité chrétienne. C'est dans ce corpus littéraire que l'on se rend compte de ce que ce peuple a pensé de la foi chrétienne et comment il a donné une expression tangible aux vérités inhérentes à cette foi dans sa vie si souvent tourmentée et mise à l'épreuve à un point tel que je me pose la question si le livre de Job n'a pas été écrit en Arménie et par un Arménien !
Dans cette littérature, les thèmes liés à la vie et non seulement à là pensée spéculative, trouvent amplement leur place. Ainsi, un rapide regard sur les thèmes traités dans les homélies nous révélera la création, l'univers, la matière, l'homme, le mal, le péché, la pénitence, le jeûne, le sacrifice, la charité, l'aumône, les abus dans la vie sociale et publique, les vertus, les vices, les passions, la souffrance la croix, la crucifixion, le mariage, le divorce, l'amour, la haine, le comportement de l'homme avec la matière, les animaux et les autres hommes, le corps physique, l'âme, l'évangile, l'église, le salut, Dieu. Voilà quelques thèmes presque tirés mot à mot, et énumérés d'une manière sélective des tables des matières des homélies de Jean Mandakouni et du Hatchakhapatoum.
Le Credo arménien n'est pas seulement tourné vers le ciel, il est axé aussi sur la terre des hommes et des femmes, et sur leur vie, dans le temps et l'espace. La théologie de l'Eglise arménienne s'est exprimée sur tous ces thèmes et sur tous ces problèmes ainsi que sur tant d'autres qui restent en dehors de ce choix succinct qui m'est imposé dans les limites de ce simple dialogue.
Nous nous trouvons devant une obligation immédiate, même urgente et sûrement bénéfique dans son exécution. Elle nous invite à diriger et à concentrer notre tâche sur cet héritage théologique qui nous mettra en communion avec les idées, les conceptions et l'expérience vécue des maîtres spirituels de notre Eglise. Je me souviens du temps ou l'Eglise Catholique Romaine passa par une période de véritablé renouveau aux premières années de la convocation du Concile Vatican II. A cette époque, pour moi, le mot le plus riche n'était pas aggiornamento, mot favori et populaire qui était le plus largement et le plus fréquemment employé. Le mot qui avait le rôle de pivot dans toute l'œuvre du concile, était le mot ressourcement que le Père Yves Congar aimait tant à employer. Ressourcement biblique, ressourcement liturgique, ressourcement patristique comme il aimait le dire, faisant allusion à l'immense travail de rechercher accompli durant les quelques décennies précédant l'annonce de la convocation du Concile par le Pape Jean XXIII, et ce, dans les domaines de l'exploration de la Bible, du renouveau liturgique, de la redécouverte des Pères de l'Eglise et de la littérature patristique.
Aujourd'hui, pour faire sortir le Credo de l'Eglise arménienne des formes figées des formules verbales, l'émanciper des cloîtres du formalisme et du dogmatisme, le libérer des chaînes du traditionalisme étroit et étouffant, nous avons besoin d'une nouvelle interprétation, telle qu'elle puisse nous faire réintégrer le cœur même de la foi chrétienne afin de la confesser avec une conscience renouvelée et illuminée par nos Pères, qui nous ont légué cet héritage sacré du Christ et nous l'ont transmis, non pour la conservation mais pour la confession en termes de foi vivante et vivifiante. Nous avons besoin d'une prise de conscience théologique par un ressourcement dans la littérature théologique de notre Eglise où se situe le Credo comme source d'inspiration et de stimulation.
Dans la littérature patristique de notre Eglise, on trouve la vraie dimension de la foi incarnationelle du Christ. C'est à dire la foi vécue et enseignée par notre Seigneur, qui, loin d'être une spéculation philosophique, une connaissance purement intellectuelle, reste une vérité de nature incarnationelle, une vérité identifiée et révélée dans une personne et manifestée par une vie sur terre.
On a longuement parlé d'un " Dieu des savants et des philosophes ". Mais le Dieu révélé en Christ et par le Christ n'est pas une idée, une représentation conceptuelle, mais une personne et une vie. " Je suis la Voie, la Vérité et la Vie " (Jean, XIV-6).
Aujourd'hui, nous avons besoin d'une perestroïka dans notre conception et dans notre art de théologien. De nos jours, je rencontre souvent des méthodes et des œuvres de théologie qui vont dans le sens d'un nouvel abstractionnisme, d'une nouvelle scolastique. La théologie, comme exercée par les Pères de l'Eglise, n'était jamais considérée comme une discipline parmi tant d'autres ! Chez les Pères, la théologie et la prédication faisaient preuve d'une inter-relation intrinsèque et inséparable. Traduire la foi par le témoignage personnel, par l'esprit et l'action, par la vie et pour la vie, voilà le véritable et l'authentique style de "faire de la théologie".
Je pense qu'une étude approfondie de l'héritage théologique, réunissant les éléments bibliques, liturgiques et patristiques des Eglises d'Orient et, parmi elles, de l'Eglise arménienne, peut ajouter une couleur d'authenticité à la réflexion théologique de notre temps.
Pour en revenir à notre thème, le Credo de l'Eglise arménienne au sens où nous avons essayé de le présenter, je voudrais conclure en disant que ce Credo a été une source d'enrichissement et de ténacité pour le peuple arménien, car il a été incarné dans une théologie qui l'a présenté et interprété dans le cadre culturel, social et national d'un peuple qui l'a accepté et vécu comme la " couleur de sa peau ", selon la profonde et puissante expression de Yéghiché, écrivain du Ve siècle, l'auteur de l'épopée hagiographique de Saint Vartan et de ses compagnons de foi et d'armes.
Ce Credo ainsi vécu dans la trame d'une vie nationale, est devenu une source de ténacité et de survie. N'était-ce pas ces mêmes Vartanank qui, avant de s'engager dans la bataille d'Avaraïr, dans la lutte pour la foi et pour la nation existentiellement imprégnée par cette foi, proclamaient : " De cette foi, personne ne peut nous ébranler, ni les anges du ciel, ni les hommes, ni le fer, ni le feu, ni l'eau, ni aucun autre coup, si dur fut-il ! ". N'était-ce pas un troubadour comme Sayat Nova qui, à la dernière minute de sa vie, agenouillé devant l'autel de Dieu et sur le point de subir le martyre, disait d'une façon si brève et si éloquente :
" Je ne sortirai pas de cette église, je ne renoncerai pas à cette foi ".
Martyre ! Voilà le mot où aboutit le Credo.
Martyre veut dire témoignage. Le Credo, avant d'être et même après être une formule verbale, est un témoignage de vie. Le mot arménien pour religion est gueron, état de vie affecté par Dieu, vivre en soi la dimension divine. Martyre veut dire non seulement le martyre du sang mais aussi le martyre de la vie dans lequel la mort devient l'ultime témoignage, le couronnement de tout martyre. C'est dans ce sens que l'Eglise ancienne est décrite comme " Eglise des Martyrs ", car toute l'Arménie et son peuple portent sur eux l'empreinte, le sceau de la foi chrétienne qui est inculturée dans tous les aspects de la vie nationale, dans les mœurs, dans la famille, sur la pierre, dans les lettres et les arts. L'Arménie peut à juste titre, servir comme authentique illustration de ce qu'on désigne par ce nouveau terme d'inculturation chrétienne.
Pour l'Arménien, la foi chrétienne signifie engagement à l'image christique, car le Christ, par son incarnation, s'engagea dans la vie de l'homme, en assumant pleinement la nature humaine pour le salut des hommes.
Aujourd'hui au crépuscule du XXe siècle et dans l'attente du XXIe, au milieu d'une vie et d'une culture si radicalement dominées par un sécularisme galopant où les valeurs chrétiennes et humaines sont mises en question, la foi chrétienne acquiert une nouvelle dimension d'actualité et un nouveau rôle d'importance prioritaire.
En Arménie qui vient de renaître comme nation indépendante et qui est appelée à redevenir son propre maître, la foi chrétienne séculaire, intégrée dans toutes les composantes de sa vie nationale, reprend une fois de plus, son rôle de salut. Une nation ne peut pas vivre seulement de pain mais aussi des paroles de Dieu (Matthieu, IV-4), de l'esprit de Dieu, incarné dans la personne, la foi et la vie du Christ, annoncées par l'Evangile et énoncées par le Credo, le Credo vivant et vivifiant.
Garéguine Ier (1932-1999)
Catholicos de Tous les Arméniens
MOMIG n° 5, Paris, 1999.
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